Shakespeare aurait prévu les réseaux sociaux

Hamlet au TNM, mars 2011: excellente représentation
   

Que le nom de William Shakespeare ait été celui d’un véritable génie ou celui d’un tâcheron ayant servi de prête-nom, qu’il s’agisse du pseudonyme d’un ou de plusieurs hommes de théâtre du XVIe siècle ou de quelques lettrés de la cour élisabéthaine, tout le monde reconnaît au personnage une compréhension remarquable des humains et de leurs codes moraux. Mais personne à ce jour, n’a salué ses étonnantes capacités de prémonition, de prédiction, voire de futurologie, ce que moi, ce matin, je fais sans sourcilier. Bref, j’affirme que l’on peut retrouver des conseils très pertinents quant à la fréquentation des réseaux sociaux dans l’œuvre de Shakespeare, notamment dans Hamlet.

À la scène III de l’acte 1, on voit Polonius, l’éminence grise du roi Claudius, abreuver de conseils son fils Laertes qui s’en va en mission à l’étranger. J’ai déniché une traduction française qui m’est apparue fidèle (vous pouvez comparer ici), laquelle je vous la présente ci-après, en points détachés. Je n’ai changé ou omis aucun mot du texte; je n’ai ajouté que des sauts de ligne pour simplifier la présentation.

POLONIUS. – Encore ici, Laertes ! A bord ! à bord ! Quelle honte ! Le vent est assis sur l’épaule de votre voile, et l’on vous attend. Voici ma bénédiction ! (Il met sa main sur la tête de Laertes.) Maintenant grave dans ta mémoire ces quelques préceptes.

– Refuse l’expression à tes pensées et l’exécution à toute idée irréfléchie.

– Sois familier, mais nullement vulgaire.

– Quand tu as adopté et éprouvé un ami, accroche-le à ton âme avec un crampon d’acier ;

– mais ne durcis pas ta main au contact du premier camarade frais éclos que tu dénicheras.

– Garde-toi d’entrer dans une querelle, mais, une fois dedans, comporte-toi de manière que l’adversaire se garde de toi.

– Prête l’oreille à tous, mais tes paroles au petit nombre.

– Prends l’opinion de chacun ; mais réserve ton jugement.

– Que ta mise soit aussi coûteuse que ta bourse te le permet, sans être de fantaisie excentrique ; riche, mais peu voyante ; car le vêtement révèle souvent l’homme. »

Pas pire, non ?

Et, un peu plus loin dans la même scène, Polonius admoneste sa fille Ophélia. En lisant le copié-collé qui suit, songez à Facebook et à une certaine pratique bien établie.

POLONIUS. – Bah ! pièges à attraper des grues !

– Je sais, alors que le sang brûle, avec quelle prodigalité l’âme prête des serments à la langue.

– Ces lueurs, ma fille, qui donnent plus de lumière que de chaleur, et qui s’éteignent au moment même où elles promettent le plus, ne les prenez pas pour une vraie flamme.

– Désormais, ma fille, soyez un peu plus avare de votre virginale présence ; ne dépréciez point vos rendez-vous à ce point de les donner à commandement.

– Quant au seigneur Hamlet, ce que vous devez penser de lui, c’est qu’il est jeune, et qu’il a pour ses écarts la corde plus lâche que vous.

– En un mot, Ophélia, ne vous fiez pas à ses serments ; car ils sont, non les interprètes de l’intention qui se montre sous leur vêtement, mais les entremetteurs des désirs sacrilèges, qui ne profèrent tant de saintes et pieuses promesses que pour mieux tromper.

– Une fois pour toutes, je vous le dis en termes nets : à l’avenir, ne calomniez pas vos loisirs en employant une minute à échanger des paroles et à causer avec le seigneur Hamlet.

Comme quoi les outils passent, mais les humains restent !

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25 réflexions sur “Shakespeare aurait prévu les réseaux sociaux

  1. Édifiante lecture! J’aime bien ce passage:

    « […]ne vous fiez pas à ses serments; car ils sont, non les interprètes de l’intention qui se montre sous leur vêtement, mais les entremetteurs des désirs sacrilèges, qui ne profèrent tant de saintes et pieuses promesses que pour mieux tromper. »

    Mais bien peu de jeunes gens, hélas!, pourront aujourd’hui comprendre ces sages préceptes, non par manque d’intelligence, mais bien par manque de vocabulaire…

  2. Puisqu’il s’agit de mon premier « commentaire », je dois préciser avant toute chose être un « fan » (je n’ose me qualifier « d’ami » quoiqu’en pense facebook) des chroniques de Nelson Dumais tout en pensant que ses opinions politiques datent d’un autre siècle :-)). J’ai répondu, sous d’autres cieux, au pseudo de visavisquoi.

    Extraordinaire, cette chronique. Après avoir lu ces extraits de Shakespeare, il me parait difficile de « calomnier nos loisirs » en privilégiant une auto-satisfaction narcissique. De penser que l’univers tourne autour de notre groupe « d’ami », ou de voisins ou de… compatriotes, c’est aussi oublier que  » Le vent est assis sur l’épaule de votre voile, et l’on vous attend ».

    Il est par contre facile de comprendre l’engouement suscité par les réseaux sociaux. C’est faire un effort que de suivre des conseils comme:
    – Prête l’oreille à tous, mais tes paroles au petit nombre.
    – Prends l’opinion de chacun ; mais réserve ton jugement.

    Non, je ne crois pas que ce soit par manque de vocabulaire (comme le suggère Marcofsky) que nos jeunes s’engouffrent dans ces cages de verre, c’est plutôt que leurs aînés ne leur ont pas enseigné à regarder au delà d’un horizon rapproché, un horizon de court terme.

    Cette chronique nous rapproche des choses essentielles… géniale!

  3. Je cryogénie! 😀 (Mais pas parce que cet article me laisse froid!)

    Vraiment Nelson, j’en suis bouche bée, cée et même dée! Astucieux et habile à la fois!

    Le Dauphin presse ion né

  4. Bonjour Nelson, Votre capacité à nous surprendre par le choix de vos sujets et surtout la façon dont vous nous les livrez est tout simplement époustouflante. J’ai toujours hâte au lendemain pour voir où vous nous entraînerez. Merci ! Merci beaucoup !

  5. Ce sacré Dumais… Il a une grande culture et ce n’est pas seulement de tussilage!

    Je l’imaginerais facile, au début du siècle passé, déguisé en bourgeois, redingote et haut-de-forme… Levant le petit doigt en dégutant le thé, devisant philosophie littéraire avec cette chère marquise italienne, la comtesse Desgrololo… dans un salon uppé de Paris…

    – » Comme je le disais au Baron Costi et au Seigneur des trois aires… cet hurluberlu d’Hemingway est un rustre, certes… mais sa est plume si directe que c’en est attendrissant… » *Schhhlurrrpssss*!!

    – » Que vous avez raison, cher ami…  » *Burpsss* !!

    🙂

  6. Ça va allez, Nelson ?

    Je me souviendrai toujours de mon premier ordinateur, un pentium II 400 mhz, 256 mg de ram et un HDD de 8 gb.

    une véritable bombe. J’utilisais ICQ et Winamp dans ce temps la, et j’avais 3 amis qui avaient internet.

    Maintenant, même les gens que je peux pas sentir veulent qu’on deviennent amis sur facebook. Maudite démocratisation du net.

    Ben non, c’est pas si pire.

    Mais en gros facebook pis twitter , ca roule ?

  7. Bonjour à tous !
    j’ai bien aimé ce changement au menu de Nelson, un Hamlet au fort mage. 😉

    Si le propos eût été « lait », nous eussions goûté à un « Milk Shakes pire ». 😉

    Inspiré par le gratin dauphinois, je vous souhaite une belle journée!

  8. Ché que c’pire, c’tu le gars qui a écrit l’Avare ? Ou le contraire… Hé maudite mémoire.

    Nonobstant cet imprécision, le mec semble effectivement avoir une certaine connaissance du genre humain. Qui a la fâcheuse habitude d’oublier qu’il n’est qu’un gros singe avec pas de poils.

    Mais on a tendance à privilégier l’avoir plutôt que l’être. C’est plus facile c’est certain. Et pour les cerveaux lents, la seule possibilité.

    J’ai un compte Fée c’bouc que je visite régulièrement… aux 2 mois et me suis inscrit à Tout y t’heure à cause de ce $%#&! de Dumais. Je ne pense pas y faire de vieux os.

    Je me considère privilégié de compter autant d’amis que les doigts de mes 2 mains. Je ne parle pas de quidams inscrits à ces services mais de personnes à qui je peux faire confiance en tout temps et qui peuvent faire appel à mon aide n’importe quand.

    Le terme « ami » ne devrait désigner que ces liens que jamais le temps n’affaiblit.

    Alex.

    • Je pense que L’avare a été écrit pas Durdemain. Mais je peux me tromper.

      Comme ça, mon chevreu, ta mère et ton père ont bien voulu devenir tes amis sur Facedebouc? Peut-être même un neveu ou une nièce du sabot gauche? Ta horde est pas ben ben grosse, mon chevreu! 🙄

      J’ai bien vu passer ton museau parmi les amis du Maître de la strappe. J’avoue que ça m’a un peu chatouillé de t’offrir mon « amitié », mais avec ce que je viens de lire, m’a r’tourner nager un brin…

      Le Dauphin qu’on prie

      • Cher machin aquatique mais néanmoins à triple sens. N »était-ce le fait que tu vives benq trop loin, on serait sûrement amis. Parce que j’aime bien les esprits fous, les profs et le sushi. Mais c’est ainsi que bien des personnes potentiellement amicale ne croiseront jamais ma route.

        Mais je peux dire, à l’instar de R.D., que j’ai plus d’amis que mille Mexico, ce qui si je calcule bien, fait environ dix-neuf milliards deux cent trente-neuf millions neuf cent dix mille amis. Faudra que certains créent plus d’un profil…

        Alex

        « plus molle qu’hier, moins dur que demain »

  9. Zut! Une chance que Denis Dubeau a mentionné le fait dans son commentaire, sinon j’aurais manqué la nouvelle de votre « déménagement ». Les flux RSS donnent accès à vos chroniques et commentaires, mais pas aux « notes » et « avis importants ».

    Re-zut! Si je ne veux rien manquer il va falloir que j’abandonne cette façon (RSS) de filtrer les réponses et articles. Pôvre, pôvre de moi 😆

  10. @ M. Dumais

    Mon commentaire ci-haut et celui-ci sont probablement à classer sous la rubrique « Chialage » 😕

    Re : Le nouveau site. Je trouve la lecture plus difficile avec un fond d’écran tout blanc. Peut-être n’est-ce que temporaire….

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