La petite fille aux allumettes

illD’après le conte de Hans Christian Andersen écrit en 1846, conte plein de pathos et de tristesse que j’ai revu et corrigé en fonction de notre terrible époque. (1)

C’était l’après-midi du 24 décembre. De gros flocons de neige venaient tapisser les rebords de trottoirs grouillant de Montréalais angoissés. Tous zigzaguaient d’une échoppe à l’autre dans l’espoir de dénicher les derniers cadeaux devant compléter l’incontournable rituel de folle consommation imposé par les conventions. illAu cœur de cette foule névrotique se glissait parfois un sans-abri, l’Itinéraire à bout de bras, de rares employés contraints de travailler https://nelsondumais.wordpress.com/2010/12/22/la-petite-fille-aux-allumettes/jusqu’à la dernière minute, quelques écoliers en transit entre deux boutiques de jeux vidéo et, ici et là, quelques pères Noël pelés, mauvais, avinés et, selon toute apparence, écœurés.

Recroquevillée dans un porche en pierres humides, pierres encore plus froides que la glace, la petite fille aux allumettes s’essuyait le nez du revers de ses doigts craquelés. Ses yeux naguère magnifiques étaient aujourd’hui démesurément agrandis par excès de privation, de mauvais coups et de désespoir. On aurait dit deux charbons occupant toute la place dans un visage aussi triste qu’exsangue. « Si c’est ça la vie, se disait-elle, que vienne la mort, que je puisse filer vers les étoiles ! »

illDepuis trois heures qu’elle tendait sa pitoyable main vers le trottoir, « Tit-peu d’change, mon chum ? », personne n’y mettait de piécettes. Ceux qui ne faisaient pas semblant de ne pas la voir prétextaient n’avoir sur eux que des cartes de crédit. Quant aux allumettes, elle n’en vendait presque plus jamais, les rares fumeurs utilisant presque tous des briquets au propane.

Elle eut l’idée de se lever et de marcher. Avec de la chance, elle s’écroulerait dans la foule par inanition. Et, qui sait, peut-être qu’on ne la piétinerait pas, qu’on la ramasserait et qu’elle se réveillerait dans la chaleur d’un corridor sur une civière d’urgence. Peut-être qu’elle y serait tranquille pour au moins 48 heures avant qu’elle ne se fasse examiner et qu’on la retourne à la rue. 48 heures sans geler ! 48 heures à dormir sans ne plus penser à rien !

illMais son endurance était tel qu’elle ne tomba pas. Elle se laissa plutôt porter par la masse ahurie de magasineurs extrêmes sans se soucier de l’endroit où cela la porterait. Elle réussit finalement à sortir du courant en s’agrippant à un poteau, coin Sainte-Catherine – Carré Philipps. C’est de là qu’elle attrapa son destin, c’est-à-dire qu’elle aperçut Pierre Grosleau-Robidoux, alias Pit le Gros Bide.

Il faut se rappeler que cette année-là, le châtiment réservé aux informaticiens associés au Grand Flop (gFlopQ) avait été effroyable. Incapable d’endiguer la colère publique, laquelle s’était déjà manifestée par quelques cas de lynchage, l’État, complètement débordé par les gueulocrates des radios-poubelles, avait dû satisfaire l’opinion. C’est ainsi qu’au plus fort des vents de panique, une armée de légistes avait creusé partout dans le corpus juridique québécois et avait finalement déterré une très ancienne pratique pénale, une loi du Régime français miraculeusement oubliée sans jamais avoir été abrogée. Ce que voyant, le Conseil des ministres l’avait vivement ressuscitée et mise en application.

illVoilà pourquoi l’architecte logiciel lavalois Pierre Grosleau-Robidoux, ci-devant vice-président exécutif à la firme-conseil DMGI, avait été condamné à passer le temps des fêtes cadenassé à un pilori. Notamment ! (J’en ai trouvé un pas pire dans Google que j’ai placé ici à droite. Imaginez la même chose mais avec plein de neige, de la slotche épouvantable, des jaunes d’oeufs gelés partout et des kilos de tomates rendues dégueulasses). Pour plaire davantage, l’horrible instrument avait été aménagé sur le trottoir de la rue Sainte-Catherine en face du Carré Phillips. Construit en obéissant aux spécifications de l’époque, alors que les hommes étaient plus petits que ceux du XXIe siècle, le meuble patibulaire emprisonnant le cou et les mains du condamné était trop bas, ce qui obligeait le misérable à être constamment voûté ou à genoux, autrement dit à ne jamais être couché ou debout. Pire, les badauds, loustics et autres magasineurs du temps des fêtes étaient encouragés à lui lancer des balles de neige, des tomates et des œufs. Il était même possible de le frapper au fessier avec une planche fournie à cette fin.

Évidemment, rien de tout cela n’était gratuit. Les balles de neige vendues trois pour deux dollars, étaient fabriquées par des étudiants en médecine qui finançaient ainsi une partie des salaires de leurs professeurs. Quant aux tomates et aux œufs, ils provenaient d’un grossiste dont les parents avaient été retrouvés gelés morts dans un hôpital abandonné. La planche, elle, était une initiative d’un groupe de femmes, toutes préposées aux bénéficiaires d’un centre de soins à longue durée voisin (CHSLD). Pour pouvoir en frapper Pit le Gros Bide, les gens devaient d’abord verser une obole de cinq dollars, ce qui contribuait à nourrir les grabataires.

illCar, faut-il le rappeler, plus rien n’allait en santé et en services sociaux en ce qui a trait aux systèmes informatiques. Depuis le 3 octobre dernier, jour depuis connu sous l’abréviation de gFlopQ, les machines intelligentes du méga réseau québécois avaient cessé de fonctionner. Les serveurs avaient commencé par planter définitivement en raison des nouveaux logiciels (progiciels et systèmes d’exploitation) dont l’armée dirigée par Pierre Grosleau-Robidoux les avait nantis en lieu et place des anciens. Au même moment, les backs-ups avaient été définitivement détruits sur un ordre malheureux du Gros Bide. Pire, partout au Québec des centaines de camions avaient, à l’heure H du grand déploiement, quitté les établissements de santé emportant les vieux équipements pour en gaver un parc montréalais de conteneurs destinés aux dépotoirs électroniques du Ghana.

On sait aujourd’hui qu’au terme de cette vaste opération ayant nécessité cinq ans, tous les exercices de simulation avaient été tenues à partir de données erronées et incomplètes, que l’armée de programmeurs regroupés dans un sweat-shop de Bangalore avait été maladroitement dirigée à distance par la firme non ISO 9001 recrutée par DMGI et que les fonctionnaires du réseau de la santé avaient manifesté leur vif déplaisir du fait d’avoir été écartés de l’opération, en commettant actes de sabotage par-dessus actes de sabotage.

Bref, les caisses de l’État avaient été vidées par le projet et, compte tenu du flop retentissant, aucune institution financière ne voulait délier les cordons de sa bourse afin d’aider à la remise en exploitation du réseau de la santé. En même temps, Québec refusait de céder aux pressions d’Ottawa à l’effet de céder Hydro-Québec à Terre-Neuve en échange de crédits fédéraux lui permettant de se remettre sur rails. En un mot, le business des balles de neige, des tomates, des œufs et de la planche fonctionnait à merveille. Il y avait parfois des files d’attente évaluées à plus d’une heure.

illProstré dans sa perpétuelle hypothermie les deux mains enfermées à un demi-mètre de chaque côté de sa tête, Pit le Gros Bide vit s’approcher la silhouette vacillante de la petite fille aux allumettes. Ses yeux immenses semblaient s’être tétanisés sur le gâchis de tomates et d’œufs qui jonchait les pourtours du pilori. Mordant un poing bleuâtre, elle accéléra sa pénible démarche et s’agenouilla dans les tristes vidanges. Elle y plongea ses deux mains et commença à s’empiffrer. Mal lui en prit. Elle n’eut que le temps de s’éloigner de quelques mètres pour pouvoir tout restituer.

Ce que voyant, Pit fut saisi d’un immense sentiment de solidarité humaine. « Aille, tite-fille, viens ‘citte une minute ! » Flageolante, la fillette s’approcha, gardant quand même ses distances. « C’tu veux, câlisse ? », siffla-t-elle les griffes bien sorties. Heureusement, le prisonnier en avait vu d’autres. N’avait-il pas été marié plus de cinq ans ? « Approche un peu, j’veux te parler. » Elle refusa d’un vif coup de tête, craignant de recevoir une partie des déchets que les gens continuaient de lancer. Mais il se fit insistant. Une tomate bien juteuse qu’il reçut entre les yeux le fit cependant hésiter quelques secondes avant qu’il ne puisse revenir à la charge. « J’ai un iPhone dans ma poche. Prend-le, ouvre les contacts, punch le nom de mon beau-frère, j’vas t’le donner, dis-lui qu’i’ faut qu’on mange du vrai manger, pis qu’ça presse et il va venir. Y est de même, le beau-frère. Dans une heure, y aura plus un chat ici, on va pouvoir manger tranquille. »

illLa petite fille aux allumettes réfléchit. Elle n’osait pas rentrer chez elle. Elle n’avait pas vendu une seule boîte d’allumettes et son père, qui plus est devant le résultat désastreux de sa quête, la battrait sûrement. Comme le vent glacial continuait de lui pincer les joues et de s’engouffrer dans son cou, elle décida de jouer le jeu. « Dans quelle poche ? »

« La poche gauche de mon parkas, y est plein de marde, fais attention. Pis fais attention aux projectiles ! » Pas bête, la petite fit signe aux gens de freiner leurs ardeurs, question de pouvoir s’emparer du téléphone sans se faire bombarder. Bon enfant, la meute vengeresse accepta. « Fais ça vite, ‘sti ! », lui lança un solide gaillard pantelant, des œufs plein les mains.

La manœuvre eut toutefois l’heur d’attirer l’attention des deux policiers chargés de surveiller le pilori, deux tristes constables sans style précis qui sommeillaient dans leur auto-patrouille. « Vois-tu ce que je vois, dit le plus gras des deux à son confrère. Y a une guidoune laide à faire peur, m’a d’l’air d’une méchante cokée, qui est en train de faire les poches au gros chien sale. » L’autre s’étira le cou et, aboutissant vite fait à la même conclusion, s’écria : « Faut y aller ! »

Quelques secondes plus tard, la petite fille aux allumettes se faisait ramasser et traîner manu militari sur la banquette arrière du véhicule de fonction. Deux policières arrivèrent bientôt en renfort et la petite martyre fut amenée à la Centrale. À la chaleur !

Avec une immense sensation de bonheur, elle s’endormit sur la banquette de sa petite cellule. À son réveil – combien de temps avait-elle dormi ? – elle eut droit à deux taupins en civil qui lui offrirent des beignets et du café. C’était Noël et le Petit Jésus existait sûrement. « Ho-ho-ho ! » souffla l’un des flics, l’haleine lourde d’alcool et d’ail.

illQuand, deux heures plus tard, son interrogatoire fut terminé, elle venait de reconnaître sa complicité dans une affaire liée à de la pornographie infantile. Car, avait-elle appris, le iPhone de Grosleau-Robidoux était gavé de photos sordides. Pire, avec un applicatif iOS appelé Pogo, le petit appareil pouvait se connecter sur un serveur privé où le pire de l’innommable était stocké. Heureuse, la petite fille aux allumettes venait de se trouver gîte et couvert pour au moins un an, ce faisant, échappant au contrôle de son ivrogne de père.

Ce soir-là, en levant les yeux au ciel, la pauvrette vit une étoile filante et pensa à sa grand-mère qui était morte et qui lui avait dit : « Quand une étoile s’éteint, c’est une âme qui monte au ciel ». Elle frotta une allumette et cru, un instant voir son aïeule. Mais les flics lui saisirent aussitôt sa boîte et lui passèrent des menottes. « Tu veux mettre le feu, ‘astie d’épaisse ? » C’est ainsi qu’elle ne put s’envoler vers les étoiles où il ne ferait plus jamais froid et que, le lendemain matin, on ne la retrouva pas morte de froid, son petit corps à demi enseveli sous la neige (2). Ce soir-là, la petite fille aux allumettes avait le sourire aux lèvres et personne ne sut que, de toute son effroyable vie, elle n’avait jamais vu une photo de pornographie infantile.

illPit le Gros Bide fut, quant à lui, ramené en Cour où on le condamna à six ans de pénitencier. L’institution étant de juridiction fédérale, le salopard ne fut pas ramené au pilori et, depuis, cela au grand dam d’une population frustrée, de vendeurs d’œufs ou de tomates, ainsi que de locateurs de planche, vit dans le confort d’une cage bien feutrée, avec connexion haute vitesse, où son seul souci est désormais d’éviter les douches en commun.

Voilà pour mon conte de Noël. Je vais donc de ce pas quitter mon bureau et gagner ma cuisine où divers chaudrons m’attendent. Mais avant de vous quitter, ill je tiens à vous souhaiter un Noël des plus agréables. Profitez-en, si vous en avez la chance, pour refaire le plein en amour.

Je vous reviens le 28 !

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(1) La personne qui m’a affublé d’une tronche de Père Noël répond au pseudonyme de Suzkinne.

(2) Tant pis pour le conte d’Andersen

Avis : j’utilise personnellement des machines sous Windows, Mac OS X et Linux et je n’ai aucune préférence; en fait j’ai une relation d’amour-haine avec chacune. Si vous croyez que j’aie un parti-pris envers l’une ou l’autre de ces plates-formes, je vous soumets respectueusement que vous avez tort et ne peux vous recommander que de consulter mes chroniques antérieures.
Pourquoi commenter cet article : Pour dépasser ou préciser mon propos, pour le nuancer, l’illustrer, le compléter avec des adresses, pour débattre du sujet. Il en ressort un “produit d’information” (mon article + les commentaires) beaucoup plus intéressant et utile qu’un simple article de journaliste. D’où les demandes régulières de la part de participants pour que jesévisse quant aux trolls ou aux propos vexatoires et inutilement agressifs. On n’est pas ici pour s’enguirlander à qui mieux mieux, mais pour partager de l’information utile.
Nelson Dumais

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