Projet de loi 133: cure à la gabegie ?

illLes raisons évoquées pour expliquer le cauchemar informatique de l’appareil gouvernemental québécois (1) sont nombreuses et bien expliquées, pour la plupart, dans les commentaires publiés à la suite de ma chronique de mardi. Presque personne n’y a parlé de magouille (syndrome enveloppe brune) et plusieurs y ont plutôt vu une histoire sans fin d’incompétence; incompétence du palier décisionnel, incompétence du petit personnel et incompétence (ou laxisme) des sous-traitants.

Prenant le Vérificateur officiel du Québec de vitesse, la présidente du Conseil du Trésor a annoncé hier des mesures (projet de loi 133) visant à régler le problème. Elle en a assez de ces projets qui semblaient simples au départ, mais qui se transforment en défis de gestion importants. Évidemment, la réalité politique étant ce qu’elle est, on peut se demander si Michelle Courchesne a pris la bonne voie ou si elle s’apprête à réécrire la complainte Visa le noir tua le blanc – Ô fille du roi tu es méchante d’avoir tué mon canard blanc ?

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En gros, la porteuse de la Grande Sacoche centralise tous les projets informatiques dans un enclos de son bunker, elle y lâche lousse quelques cerbères à la mâchoire redoutable, elle y garroche quelques carcasses Libres à gruger et elle s’attaque à la bonification de ses troupes exsangues. Ainsi, croit-elle, Québec pourra économiser 200 M$ par année dès 2013-2014.

illCentralisation au Conseil du trésor ? Parfaitement. Si le projet 133 devient loi, les constituantes de l’État (ministères et organismes) devront désormais faire approuver une planification triennale en ce qui a trait aux dépenses informatiques. De plus, chaque projet constituant sera soumis à des approbations en trois étapes. Malheureusement, aucune mention ne semble avoir été faite sur la folle vitesse avec laquelle évolue l’informatique. La question qui se pose ici est de savoir si un tel carcan ne garantit pas que la solution finalement approuvée et mise en place ne sera pas dépassée au matin de son déploiement inaugural.

Cerbères redoutables ? Effectivement. Mme Courchesne propose la création d’un poste de dirigeant principal de l’information (entendre le le secrétaire du CT) de qui relèveront des vassaux, un par constituante, appelés dirigeants sectoriels. Ainsi, tout dépassement de coûts d’au moins 10 % devra être justifié auprès du Conseil du trésor et devra obtenir une autorisation supplémentaire.

Bien beau cette couche bureaucratique impavide, mais si un projet prévu dans le triennal, un projet qui semble bien répondre aux exigences gestionnaires dans son exécution, est en train d’accoucher d’un résultat que personne n’utilisera (interface trop compliquée, concept révolu, etc.) comme c’est souvent le cas, qui, dans la nouvelle structure proposée, le ramènera sur rails ? Et qui seront ces gens qui paraderont devant les satrapes ? Des administrateurs-teurs-teurs habiles dans les colonnes de chiffres, les tableaux et les PowerPoints ou des gens impliqués jusqu’au trognon, des gens qui connaissent parfaitement bien les besoins des gestionnaires locaux et, surtout, ceux des utilisateurs ?

illFormation des troupes ? Exactement. L’apparente incompétence du personnel informatique gouvernemental, dit-on, est une situation que la ministre entend renverser. Il y aura donc embauche et formation, ce qui permettra de recourir de moins en moins au privé. Mais pas un mot n’est prononcé sur les échelles salariales bétonnées en convention collective où le privé (entendre les firmes de sous-traitants) fait figure d’El Dorado. C’est comme dans le monde de l’éducation. Un des facteurs expliquant les difficultés actuelles dans le recrutement des enseignants est leur échelle salariale qui est de loin inférieure à celles dont bénéficient les autres formations universitaires.

Et pas un mot sur le fait que les décideurs, ceux qui donnent des ordres au petit personnel de la Fonction publique et qui gèrent les sous-traitants, sont très souvent à côté de leurs pompes pour des raisons d’inexpérience et d’incompétence et sont souvent aiguillés vers d’autres cieux avant que le projet dont ils sont chargés n’aboutisse.

illLogiciels libres ? Précisément ! Aussi, le gouvernement préconise désormais l’utilisation du logiciel libre lorsqu’il s’avère avantageux. On ne parle pas ici de Windows ou d’Office, les deux supervedettes de l’écurie Microsoft. Il serait illusoire et, probablement contre-productif, de vouloir livrer la guerre à cette enseigne; ces logiciels font partie des us et coutumes de l’appareil administratif québécois. Par contre, toutes les possibilités du Libre pourront désormais être considérées dans les appels d’offres. On se souvient ici – et on le salue – de la bataille de Cyrille Béraud, le président de l’Association professionnelle des entreprises en logiciels libres.

Incidemment, cet homme d’affaires expliquait hier à mon collègue Jean-François Codère de Rue Frontenac, que le recours au privé se retrouvant moins privilégié qu’avant, en tout cas dans les intentions de Mme Courchesne, ferait en sorte que les entreprises offrant des solutions Libres auraient une barrière de moins à franchir. Jusqu’ici, affirmait M. Béraud, « nous parlions avec des firmes dont le modèle d’affaires est lié au logiciel privatif, (des firmes) qui n’avaient pas le même objectif que le gouvernement. »

illBien compliqué tout cela. Ce n’est pas à moi le petit journaliste techno de prédire si la future loi 133 aura raison de la gabegie qui sévit dans les ministères et dans les organismes (2) en ce qui a trait au développement informatique. Il y a tellement de critères à considérer que pas grand monde n’arrive à y faire la lumière. D’où le très grand intérêt de certains commentaires publiés à la suite de ma chronique de mardi. En voici quelques-uns en mode extrait :

Laurconan : Le monde de l’information évolue tellement vite que nous sommes tous devenus incompétents surtout dans ces immenses projets d’information. Il faut savoir que ces projets contiennent des cahiers de charge de plusieurs milliers de pages écrites dans un langage hermétique et souvent incohérent. Les vrais clients de ces systèmes sont rarement consultés, et ceux qui les représentent, soit qu’ils n’ont jamais exécuté ces tâches, soit que ça fait trop longtemps. De plus, les besoins sont souvent exprimés sous forme de solutions. (…) Maintenant les gestionnaires ne sont plus issus de la base, mais plutôt des HEC. Ils gèrent des budgets et des échéanciers, la tâche ne les intéresse nullement. Ils restent en poste environ deux ans et s’en vont occuper un poste dans une autre unité administrative ou une autre compagnie. Ce sont des carriéristes. (…) Sur le nombre de signataires d’un projet de plusieurs années, on peut s’attendre à en perdre un par année, ce qui fait qu’à la fin du projet, il ne reste plus personne d’imputable.

Elmiro : Dans le but de protéger leur derrière, les gestionnaires sont prêt payer le gros prix. L’important est de pouvoir se laver les mains si le projet foire. Alors, pour cela ils vont jusqu’à payer des consultants qui vont mettre noir sur blanc ce que tout le monde sait déjà. (…) Un autre facteur est le manque de compréhension du besoin. Les gestionnaires approuvent des projets sans connaître le réel besoin. Ils sont dépassés par les technologies de l’information et lorsqu’ils prennent leurs décisions, ils ne demandent pas conseil aux bonnes personnes.

Cowboy : L’incompétence est la norme: je ne veux pas dire que les informaticiens ne sont pas intelligents. Je veux dire que de nouvelles technologies sont introduites plus vite que les gens peuvent les maîtriser et bien les utiliser. Le même problème se répète au niveau des méthodologies de développement de système et de réingénierie des processus. Idem pour l’intégration des systèmes. Monteriez-vous dans un avion fabriqué par des informaticiens?

Planteg : Dans plusieurs organisations, plus les gens sont hauts dans la hiérarchie du service informatique, moins ils connaissent le domaine. Et ça donne ce que ça donne. J’ai constaté cela (également) dans des organisations privées.

Phantoman : Les échecs en informatique ne sont pas le propre des gouvernements. (…) J’ai travaillé il y a quelques années pour une multinationale américaine. (…) Lors d’une des premières rencontres avec la succursale canadienne (…) on m’a dit à peu près ceci: « New York va t’envoyer plein de projets, des serveurs, des logiciels à implanter; il faut que tu navigues sous la ligne du radar. Tu installes ce qu’ils veulent, juste pour qu’ils voient (…) que tu as fait ton travail, mais tu conserves ce qui était là. Les systèmes du siège social américain ne fonctionnent jamais. » Et c’était vrai! Avoir écouté New York, l’entreprise auraient été paralysée coast to coast. Tout ce que nous aurions pu produire, ce sont des rapports.

Felixc : Le gouvernement cherche des gestionnaires de projets ayant 20 ans d’expérience qui devront se défoncer pour rattraper le temps perdu, mais il leur offre un salaire de finissant d’école. Avec qui se retrouvent-ils ? (De plus), les gestionnaires de projets doivent avoir plus de compétences en finances qu’en ingénierie pour que les décideurs, ceux qui contrôlent l’argent, daignent les écouter.

Fernlabrute : Tous les meilleurs talents en informatique évitent la fonction publique, où les emplois sont sous-payés dans ce domaine. Bravo aux principes d’équité qui font que tous les emplois nécessitant le même niveau d’études donnent à peu près le même salaire, sans tenir compte des réalités du marché. (…) Je fais partie d’une équipe de développement au gouvernement et je constate que les trois derniers techniciens que nous avons embauchés l’ont été malgré le fait qu’ils n’avaient pas travaillé dans le domaine depuis de nombreuses années. Pourquoi les avoir pris? Parce qu’il n’y avait personne d’autre! Ces ressources sont donc déjà désuètes à leur embauche et il ne faut pas attendre d’eux de très bons résultats. (…) Les gestionnaires font également souvent preuve d’un manque de vision assez flagrant. Chacun travaille pour son équipe, sans se soucier du bien commun de l’organisation. C’est le règne du “dépensons notre budget avant la fin de l’année, sinon il ne sera pas renouvelé”. Beaucoup d’argent est alors englouti sur des consultants dont le mandat est très flou, puisque la principale raison de leur embauche était de brûler du budget.

1consultant : En raison de la longueur de ce texte produit par un privé qui en a gros sur le coeur, je ne peux pas vraiment le reproduire au complet (voici quand même le lien où il est dans son intégralité. Présentons plutôt cinq recommandations que notre correspondant formule :

1- Faire moins de lois et de programmes. Car c’est pratiquement du un programme/loi pour un système. Tant que le gouvernement en ajoute, vous pouvez être certain qu’un développement de système va naître de ça.
2- Augmenter les salaires des informaticiens au gouvernement parce que, tel que c’est là, c’est vraiment n’importe quoi (…)
3- Donner des incitatifs aux employés qui vont se chercher de vraies formations, pas seulement des voyages le fun dans des congrès américains avec deux ou trois présentations PowerPoint .
4- Rendre les gestionnaires responsables des déboires des projets. Quand je parle de gestionnaire, je me rends jusqu’au premier ministre. Dites-moi, à qui la faute si ça a coûté 2 millions de dollars ? Est-ce vraiment un fonctionnaire ou un consultant qui est le responsable ou plutôt le gestionnaire qui n’a pas mis en place les processus de contrôle lui permettant de se rendre compte du dérapage? On ne se rend pas à des millions de dollars de gaspillage en une journée. On s’y rend un dollar à la fois.
5- Limiter les changements de poste à un par cinq ans afin d’avoir une certaine stabilité dans le personnel permanent. Là, c’est la chaise musicale…

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(1) Cela englobe le public et le parapublic. De plus, je sais aussi bien que vous que ces histoires d’horreurs ne sont pas le propre de l’appareil administratif québécois. J’en parle seulement parce qu’il fait la manchette ces temps-ci.
(2) Je répète que ce n’est pas le propre de Québec.

Avis : j’utilise personnellement des machines sous Windows, Mac OS X et Linux et je n’ai aucune préférence; en fait j’ai une relation d’amour-haine avec chacune. Si vous croyez que j’aie un parti-pris envers l’une ou l’autre de ces plates-formes, je vous soumets respectueusement que vous avez tort et ne peux vous recommander que de consulter mes chroniques antérieures.
Pourquoi commenter cet article : Pour dépasser ou préciser mon propos, pour le nuancer, l’illustrer, le compléter avec des adresses, pour débattre du sujet. Il en ressort un “produit d’information” (mon article + les commentaires) beaucoup plus intéressant et utile qu’un simple article de journaliste. D’où les demandes régulières de la part de participants pour que jesévisse quant aux trolls ou aux propos vexatoires et inutilement agressifs. On n’est pas ici pour s’enguirlander à qui mieux mieux, mais pour partager de l’information utile.
Nelson Dumais

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53 réflexions sur “Projet de loi 133: cure à la gabegie ?

  1. Bonjour,
    je ne suis qu’un utilisateur d’informatique, mais j’aimerais ajouter deux observations à ce débat.
    La première, c’est que le développement de l’informatique a été et est extrêmement rapide. De plus, ce développement s’est déployé dans tous les secteurs d’activités. On n’a qu’à considérer le chemin parcoure depuis l’apparition du premier ordinateur personnel il y a à peine plus de 30 ans. Que ce développement ait créé des problèmes est normal.
    La deuxième concerne les personnes qui depuis 1980 prennent les décisions dans les organisations. Ces personnes, aussi bien intentionnées qu’elles soient, ne connaissaient rien à l’informatique et souvent en avaient peur. Je pense que c’est encore le cas pour la majorité d’entre elles aujourd’hui.
    Quand on fait l’analyse des problèmes liés à l’informatique dans des organismes publics, ces deux facteurs ne peuvent être ignorés. À mon sens, sans excuser les errements, ils permettent de comprendre comment les dirigeants ont réagi devant une technologie au développement (trop) rapide à laquelle ils ne comprenaient pas grand-chose, qu’ils craignaient et dont ils ne saisissaient pas tous les enjeux.

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