La saga Novell vs Microsoft en Cour Suprême

illustration2008031801.jpgUne nouvelle reçue hier par fil RSS m’a fait me sentir vieux. La Cour Suprême des USA vient en effet d’accepter de se pencher sur une poursuite intentée en 2004 par Novell contre Microsoft relativement aux déboires du traitement de texte WordPerfect et du tableur Quattro Pro. Il y a quatre ans, les deux belligérantes avaient réglé pour 536 M$US (une vraie histoire d’ex-Beatles) relativement à Netware, le système d’exploitation réseau de Novell auquel Microsoft aurait malicieusement nui, mais ne s’étaient absolument pas entendues quant aux deux logiciels bureautiques.

Pour comprendre cette affaire, il faut retourner aux années 80, quand j’ai commencé comme journaliste techno. En ces temps où tout était si simple, un des logiciels de traitement de texte préférés en giron micro-informatique se nommait WordStar. Je vous parle d’un machin peu convivial qui nécessitait une solide formation. Tellement qu’il se fit bouffer tout cru par un petit nouveau surgi du pays des Mormons (Orem, Utah), WordPerfect.

illustration2008031802.jpgGrâce à des investissements colossaux en R&D, grâce à une présence multiplate-forme (DOS, UNIX, AppleDOS, etc.) et grâce surtout à un prodigieux service de soutien technique polyglotte (puisque les jeunes Mormons se font missionnaires partout au monde, ils apprennent à parler toutes sortes de langues), WP devint le numéro 1 dès la deuxième moitié des années 80. Mais encore là, il fallait apprendre à maîtriser les « Ctrl-F4 Shift-X » et autre « double clutch » avec « tit-beu » pour pouvoir le faire fonctionner. On était encore très loin de la convivialité. Sauf que l’entreprise était solide et que ses employés étaient adorables. J’ai effectivement de très bons souvenirs.

illustration2008031803.jpgMais voilà que dans la foulée WYSIWYG d’Apple et du Macintosh, Microsoft entreprit de migrer sa gamme de produits vers ce mode graphique de fonctionnement. Ce furent les débuts de Windows et de ce qui s’appelait à l’époque, WinWord (depuis quelques années, Microsoft Word existait en versions DOS et Mac; il fallait le différencier). Ce fut en engouement que WPCorp comprit un peut tard. Elle eut juste le temps de virer à 180 degrés et d’aligner une gamme complète de produits Windows. Et, tant qu’à y être, pour Mac et pour OS/2.

Je me souviens d’avoir été sur place, aux Utah, en 1993 pour assister au lancement d’une gamme étourdissante de logiciels (WPCorp ne fabriquait pas que son produit phare) sur plateformes Windows, Mac, OS/2 et, bien entendu, DOS (vous vous souvenez de l’inénarrable WP 6.0 ?). On me les avait tous donné et ça occupait quasiment la moitié du mur de mon petit bureau de l’époque.

illustration2008031804.jpgLe problème, voire le danger mortel, était Microsoft, cet ennemi de l’autre côté des Rocheuses que les dirigeants mormons soupçonnaient de ne pas avoir tout dit concernant la fine intégration des logiciels WPCorp dans Windows. On accusait Bill Gates de pratique déloyale en ayant privilégié sa propre gamme de logiciels bureautiques, Microsoft Office 4.2, au détriment de ceux de la concurrence. Même le prix était moins élevé.

Effectivement, je m’en souviens encore aujourd’hui, il était généralement plus simple d’installer Microsoft Office 4.2 dans un PC Pentium sous Windows 3.11 (une coquille graphique par-dessus le DOS), que le coffret de WPCorp. Sauf qu’une fois installé, ce dernier arrivait généralement à me satisfaire davantage. Tant et si bien que la belle petite compagnie privée du Utah dût fermer ses portes et devint la première grande dépouille hautement médiatisée de Microsoft.

illustration2008031806.jpgEn effet, dès mars 1994, sa cousine Novell (le siège social était à une centaine de kilomètres plus au sud, à Provost, Utah) l’achetait, moyennant plus d’un milliard de dollars US, en même tant que Quattro Pro et Paradox de Borland International, un tableur et une base de données que bien des utilisateurs trouvaient supérieurs à Excel et à Access de Microsoft. Dans ses derniers miles, WPCorp s’était en effet entendue avec Borland pour lancer le Borland Office, un lourd coffret bureautique où on retrouvait en plus de WordPerfect, Quattro Pro et Paradox.

Hélas, le marché resta de glace. La fabricante de Netware ne sut trop quoi faire de cette nouvelle division bureautique qui ne cessait de reculer et de s’engloutir. En maudissant Microsoft, elle la revendit au fleuron du logiciel graphique canadien, la société Corel d’Ottawa, avant que toute valeur ne se soit estompée. C’était en janvier 1996 et le montant de la transaction était de 170 M $US, une perte de près de 900 M$US pour Novell.

illustration2008031807.jpgOn connaît la suite. Corel connut les pires malheurs et dût renaître de ses cendres. De nos jours, le produit, devenu WordPerfect Office, continue d’évoluer et, bien qu’il n’occupe plus qu’une part de marché marginale face à Microsoft Office, il représente néanmoins une excellente alternative à moindre coût.

À l’automne 2004, huit ans après la triste déconfiture, c’est une Novell absolument pas miséricordieuse qui intenta une poursuite contre Microsoft l’accusant d’avoir, à l’époque, torpillé ses chances de revendre correctement WordPerfect et Quattro Pro. La fabricante de Windows aurait caché de l’information d’interopérabilité à Novell empêchant celle-ci de bien adapter ses produits bureautiques en girons Windows 3.11 et Windows 95. De plus, elle aurait intrigué auprès de certains fabricants de PC pour qu’ils n’incluent pas le coffret WordPerfect dans leurs offres de produits.

illustration2008031808.jpgEn même temps, Novell accusait Microsoft d’avoir nui au système réseau Netware en ayant recours à des pratiques monopolistiques, rendant très compliqué l’intégration de ce logiciel dans Windows en comparaison avec l’alternative Microsoft. Ce que Microsoft admit en signant une entente hors-cour de 536 M$US avec Novell. On se souvient de cette campagne où Microsoft offrait 600 $US à tout propriétaire de licence Netware qui en achetait une de Windows Server 2003.

Rien ne fut alors réglé en ce qui a trait à WordPerfect et Quattro Pro et Novell maintint sa poursuite quant à ce volet de ses déboires. C’est là où on en est aujourd’hui : Novell plaide avoir été truandée, Microsoft répond que la plaignante n’a été victime que de ses mauvaises décisions d’affaires. On dit que la somme en cause pourrait osciller autour du milliard.

illustration2008031809.jpgVous allez m’écrire que tout cela n’est que de l’histoire ancienne, que Microsoft a toujours fonctionné ainsi, bref que je n’aurais pas dû perdre mon temps à écrire une chronique sur cette question. Mais je suis historien de formation, je suis un ex-fan de WordPerfect et il m’arrive d’aimer agacer l’Empire, surtout quant on lui assène quelques uppercut anti-monopoles.

À suivre !

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51 réflexions sur “La saga Novell vs Microsoft en Cour Suprême

  1. @ geeksaresexy,

    merci pour la correction. Étant un fan de votre site, je sais que l’omission n’était pas intentionnel.

    Au plaisir.

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