La tante Lorette

illustration2007101801.jpgJ’arrive de Rimouski où, figurez-vous, ma belle-mère m’a accordé un droit de pratique relativement à sa pâte de tarte, un délice dont elle dispose du copyright. C’était le test ultime, celui consistant à lui faire déguster une tourtière de ma confection, un pâté mitonné avec le zèle d’un apprenti fidèle au maître. Elle a goûté, a déploré que « ça » manquait un peu de sel, mais, dans l’ensemble, a aimé. Le contraire s’eut-il produit qu’il m’aurait fallu fuir le Bas-du-Fleuve dans la honte et l’opprobre. Mais, Belle-maman m’a accordé la note de passage et, ce faisant, m’a reconnu le droit de poursuivre son œuvre pâtissière. Fou de joie, plus fier que si on m’avait décerné un diplôme d’ingénieur système Microsoft, je me suis alors présenté chez la Tante Lorette dont le moniteur 15 pouces faisait des siennes.

illustration2008012802.jpgTout un personnage, la Tante Lorette (photo pas trop récente, ci-contre). Imaginez une petite bonne femme toute menue, toute belle, cintrée dans un tailleur neutre de style urbain, voire gestionnaire, modestement pimpante et sobrement coquette, au sourire généreux et à l’œil inquisiteur. Malgré ses 98 printemps, cette grand-tante de ma blonde est venu nous accueillir, ma dulcinée et moi, au rez-de-chaussée de son foyer et nous a fait un brin de conduite jusqu’à son appartement, deux escaliers plus haut. Le mollet vif, la main bavarde, la nuque nerveuse, elle nous a présenté nos fauteuils et s’est tiré une chaise face à nous, question de converser sérieusement.

C’est là que j’ai appris qu’un de ses neveux, rentier de 84 ans, était passé et avait réglé le problème (un « call » de « troubleshooting » à 84 ans chez quelqu’un qui en a 14 de plus…). Semble-t-il que par mégarde, la « matante » avait accroché un des boutons d’ajustement de l’image, vous savez ces roulettes qu’on retrouvait sous le devant des anciens moniteurs 15 pouces, ce qui avait tout noirci l’image. L’incident était clos, ce qui nous a permis de passer au vif de la conversation.

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La tante Lorette (ci-haut, petite fille collée sur son papa, à gauche) qui n’est vraiment pas nostalgique et qui semble même fort heureuse dans notre époque de fous, est une Michaud qui est née en 1910 dans le Faubourg, ce segment sud du village de Saint-Fabien où son père exploitait une scierie.

Elle y a grandi tout d’abord sans électricité, ni eau courante, ni aucune facilité moderne. Puis, petit à petit, le progrès est apparu. Elle a tout vu évoluer, la tante Lorette : du poêle à bois à la cuisinière électrique, de la radio TSF à la télé HD, des passerelles en bois aux trottoirs bétonnés, des gros « jouals » aux pattes poilues aux camionnettes F-250 Ford, des orateurs hurlant sur une plateforme, aux politiciens jouant les amuseurs dans les émissions de variété. Et ainsi de suite.

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Elle se souvient de tout; du pire (sa maman, morte à la maison dans d’atroces souffrances en 1920), comme du mieux (ces gros partys avec la jeunesse du village qui remplissaient les deux salons de la maison paternelle – laquelle, soit dit en passant, est en train d’être restaurée admirablement par sa propriétaire actuelle).

Neuf décennies de souvenirs, des centaines de téraoctets d’images, emplissent son cerveau. En ce sens, la tante Laurette est un bien patrimonial à elle seule, un reposoir inestimable de connaissances. Quand inventera-t-on une techno pour numériser et archiver le contenu d’un cerveau humain ? Combien faudrait-il de disques en RAID pour y arriver dans le cas de Laurette ?

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Pour se désennuyer, elle s’assied devant son PC sous Win XP Pro et joue aux cartes ou s’amuse avec un casse-tête installé par son neveu. Internet, ce n’est pas pour elle. Quand on a presque 100 ans, on ne voit pas pourquoi on irait se stresser sur le triple W. Elle laisse ce « plaisir » à ses septuagénaires et octogénaires de neveux et nièces, dont ma belle-mère qui fait actuellement ses débuts sur la scène du cyberspace.

illustration2008012801.jpgDepuis l’an dernier, ma mentor pâtissière (photo ci-contre) se contentait d’utiliser son PC en mode local. Elle voulait apprivoiser la bête. Puis, un peu avant les fêtes, elle nous a signifié se sentir prête. Après m’être informé des logiciels qu’utilisaient les autres aînés du coin, j’ai configuré le PC de Belle-maman exactement de la même façon. Ainsi, tous pourront lui venir en aide, la sortir de la misère noire dans laquelle elle sombrera probablement, de temps à autres, dans ses premières semaines comme internaute. Je vous parle de Win XP Pro avec Internet Explorer 7, Outlook Express et Windows Media Player. De rien d’autre. Full Microsoft ! Comme ses parents et amis, quoi ! Firefox ? iTunes ? OpenOffice.org ? Oubliez ça ! Elle aurait été isolée et se serait découragée.

Ça ne vous fait pas rêver, vous ? Imaginez ! Vous commencez votre vie dans une maison en bois mal isolée où les vitres sont toutes givrées le matin, où votre maman doit se lever à 4 heures pour partir le poêle, faire le pain, préparer le train-train, et vous vous retrouvez, quatre-vingts quelques années plus tard, en train de discuter du bout du gras avec des amis sur Internet en mode Microsoft.

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Vous commencez votre vie alors que l’expression « misère noire » renvoie à maladie, famine, mortalité infantile, prêtres tyranniques et inconfort extrême, et vous atteignez un âge où l’expression se prête à PC gelé, écran bleu et autres microsoftitudes.

Moi quand j’y pense, je dérape. Mon imagination se met à tourner comme un ventilateur de Mac signalant un problème de système. J’essaie de m’imaginer tout ce que ces gens ont dans leur tête. Peut-être parce que je suis historien. Peut-être parce que ces témoins de temps révolus qui me rejoignent aujourd’hui dans mon mode de communication, m’impressionnent dans leur capacité inouïe d’adaptation.

Mais peut-être aussi parce que je suis simplement un téteux et que je vous écris cette chronique pour flatter ma belle-mère afin qu’elle ne me retire pas ma certification pâtissière.

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51 réflexions sur “La tante Lorette

  1. Bonjour à vous tous et toutes,
    Quel beau témoignage pour décrire cette dame que j’admire tout particulièrement pour sa vivacité, sa détermination.. toutes les fois que j’ai l’occasion de la rencontrer c’est un plaisir pour moi de converser avec elle.
    Au plaisir…

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