Voici comment, grâce à Vista, Bell a financé la grève des Cols Bleus de Montréal

illustration2007072509.jpgParaîtrait que l’automne 2007 sera très désagréable pour la Ville de Montréal. On dit que tous les syndicats seront en négo et/ou en grève et/ou en lock-out. Impuissant, le maire Tremblay s’obstinera à n’offrir qu’une misérable grappe de 0 % d’augmentation de salaire, ce qui ne fera qu’accroître le bordel. On dit que la lutte sera terrible, impitoyable et pire que la dernière. Pourtant, les syndiqués étaient alors bourrés de fric et en situation de durer très longtemps. Bell avait en effet contribué à la hauteur de 16 M$ dans leur fond de grève. Je vous jure ! Bien malgré elle, direz-vous, mais elle l’avait fait.

illustration2007072512.jpgPour vous rappeler cette histoire incroyable, il me faut d’abord vous parler de l’agence de communication marketing Verret Ingels Sigouin Thibault & Associés, mieux connue sous l’acronyme de Vista. Petite boîte montréalaise fondée dans les années 90, elle était le fait de deux couples de noceurs, Valois Verret et Ingeborg Ingels d’une part, ainsi que Simone Sigouin et Alban Thibault, d’autre part.

Gras-du-bide quinquagénaire affublé du plus soiffogènes des pifs, Valois Verret, Big Val pour les intimes, Le Verrat pour certains autres, s’était bâti une clientèle de parasites subventionnés et d’institutions du réseau public québécois pour qui un contrat de communications s’octroyait au restaurant entre deux bouteilles de Médoc. Val excellait d’ailleurs dans ces représentations créatives où sa connaissance des menus et des cartes des vins impressionnait. Malheureusement, sa conjointe Ingeborg Ingels n’avait pas survécu à sa dernière liposuccion et s’en était retournée en Bavière saupoudrée dans une petite urne d’inspiration wagnérienne. Quant à Simone Sigouin et Alban Thibault, l’une avait cruellement lavé l’autre dans un retentissant divorce et aucun des deux n’avaient donné de nouvelles par la suite. En un mot, Val était devenu le seul et unique actionnaire de Vista.

illustration2007072511.jpgRêvant d’une bulle de cognac et d’un bon havane dans cette froide pluie de novembre, Big Val se dirigeait, ses petits souliers couinant de douleur (crouic – crouic), vers un appentis délabré au fond d’un parc du quartier Hochelaga. Ruine improbable accrochée à un immeuble locatif décrépi, le bâtiment en briques rouges appartenant à la Ville de Montréal, datait vraisemblablement du début du siècle. illustration2007072504.jpgAvec précaution, évitant le verre cassé et les immondices, le gros homme gravit les dix marches, tassa du pied quelques publisacs et poussa une lourde porte aux vitres grillagées. L’intérieur était encore plus sombre que cette fin d’après-midi glaciale. En retrait, d’un maintien relaxé comme s’il s’était habitué aux effluves ambiant de ce squat insalubre, un petit barbu à lunettes attendait. De gauche comme de droite, aucun rat ne se manifesta; Val les craignait comme la peste.

– Êtes-vous le monsieur de Vista ? demanda le petit homme.

Val fit signe que oui et, le visage grimaçant un sourire, trottina vers le nabot, la main droite tendue. Dieu du ciel qu’il faisait soif !

– C’est exact, oui, je suis Valois Verret, PDG du Groupe Vista. Vous devez être Monsieur Letarte de la SIMONAC ?

Le binoclard opina du chef.

– On a su que vous seriez une pas pire agence pour pousser un produit comme le nôtre.

– Ouin, on a en vu de toutes les couleurs …

– Venez, on va passer dans mon bureau.

Ils traversèrent une vaste pièce qui servait à entreposer des bandes de patinoire, des tréteaux, un attirail de grattes et de pelles et quelques tables où des cols bleus jouaient aux cartes, buvaient de la bière ou dormaient. Ils contournèrent une fournaise désaffectée, se faufilèrent à travers plusieurs rangées de casiers mal débosselés et aboutirent devant une porte métallique qui n’était accessible qu’en se glissant entre des piles de barrières anti-émeute oubliées là à la fin des années 70.

illustration20070725061.jpgLetarte fit entrer son visiteur dans un vaste bureau sans fenêtre dont l’aménagement hi-tech n’avait rien à voir avec le bric-à-brac poussiéreux rencontré jusqu’ici. Une dizaine de personnes souriantes s’y affairaient.

– Soyez le bienvenu à la SIMONAC.

Impressionné par le coup d’oeil et flairant un bon budget de communications/marketing, Val se fit téteux.

– Joli bureau, belle ambiance, on croirait jamais trouver ça ici. Félicitations ! Mais dites-moi, cher Monsieur Letarte, votre entreprise, la SIMONAC, si je comprends bien, ça appartient à la Ville de Montréal ?

illustration2007072507.jpg– Pas du tout, fit l’autre. SIMONAC est la fusion de deux compagnies, Société informatique métropolitaine inc., SIM, et Ordinateurs Neurones Artificiels Canada ltée, ONAC. La SIM avait été lancée par des profs du Cégep Montmorency et ONAC, par des ingénieurs du ministère des Transports. Étant donné qu’ils faisaient à peu près la même chose, ils ont décidé de se fusionner. Dans les premiers temps, ils fonctionnaient à partir du Cégep en profitant des équipements en place, ce qui les rendait très très concurrentiels. Tant et si bien que rapidement, ils furent débordés. C’est comme ça qu’ils sont venus ici à la Ville où nous les avons … bien reçus.

– Donc la SIMONAC est un projet chapeauté par la Ville?

– Pas du tout, répondit le petit homme en tendant un imprimé à son interlocuteur.

– …

– Avant d’aller plus loin, il va vous falloir signer cet accord de non divulgation. Les temps étant incertains, il nous faut être prudent.

Habitué à ces tracasseries, Val signa le papelard sans broncher.

illustration20070725031.jpg– Ici, put donc continuer l’homme de la SIMONAC, on est dans un recoin oublié de la Ville, un coin qui ne figure même plus sur les plans. On utilise de l’équipement dont la trace a été perdue, on fait travailler du personnel tabletté qui ne savait plus quoi faire de ses dix doigts, des électriciens de la Ville nous ont modifié l’entrée électrique du bâtiment en fonction de nos besoins, on s’est fait installer le téléphonique aux frais du Service des loisirs, on a une T3 Internet …

– Attendez, je ne suis pas sur de bien comprendre …

– J’ai oublié de vous dire qu’officiellement, nous sommes dans un débarras perdu au fond d’une cabane servant à l’entretien d’une patinoire de la Ville de Montréal.

– Parmi ceux qui paient les comptes, il n’y en a pas un qui trouve étrange qu’une dépendance de patinoire dépense des fortunes en électricité et en télécoms ?

– Non. Au niveau administration publique, ça n’a rien d’absurde. Y a b’en pire ailleurs.

– Et les Cols Bleu n’ont pas eu envie de vous dénoncer ?

– Je suis un des vice-présidents du syndicat des Cols Bleu de la Ville de Montréal …

Les narrines de Val remuèrent de bonheur et il se mit à contempler les ongles de sa main droite comme si de rien n’était.

– C’est quoi votre produit, au juste ?

illustration2007072508.jpg– C’est FonctionNET, un service Internet DSL complet qui s’intéresse au monde des fonctionnaires, ce qui fait de nous-autres des sous-traitants, si vous voulez, de Bell. Pour 12 $ par mois – vous avez bien comris, douze dollars – que vous soyez fonctionnaire ou non, vous pouvez accéder au réseau Internet sans aucune contrainte ni de temps ni de limites upload ou download. Vu qu’on n’a aucun overhead ni frais de R&D à supporter, on peut se permettre d’offrir des prix aussi bas. En prime, FonctionNET contient des petits gugusses qui sauront plaire aux employés du secteur public.

Verret faisait de sérieux efforts pour ne pas paraître impressionné.

– En vous abonnant, continua l’autre, on vous donne accès à un portail privé, une sorte d’extranet pour abonnés, où vous pourrez trouver les principales conventions collectives, le plein texte des sentences d’arbitrage, de petits logiciels très utiles comme Jour-J qui calcule l’état de votre fond de pension. À chaque jour, il vous indique le montant des prestations bi-mensuelles que vous toucheriez si vous preniez votre retraite sur-le-champ. Il vous indique également le nombre de mois qu’il vous reste à tirer avant que vous puissiez toucher le montant correspondant à vos objectifs de retraite. Et ainsi de suite. Pas mal, n’est-ce pas?

Big Val toussota à quelques reprises. Le cognac lui manquait cruellement.

– Quels est l’objectif marketing que vous songez à nous confier ?

L’homme de la SIMONAC répondit sans hésiter.

illustration20070725022.jpg– Faire le maximum de bruit, nous faire obtenir le plus grand nombre possible d’abonnés, faire que FonctionNET devienne un fournisseur incontournable. Par ricochet, écœurer Bell au maximum.

– Pourquoi écœurer Bell ?

– Vous verrez bien assez tôt !

Val ne demanda pas son reste et signa le contrat que lui présentait Letarte.

Deux jours plus tard, le ventripotent communicateur me paya une bouffe arrosée au Cherrier et, me faisant jurer de passer sous silence l’aspect parasitaire de la SIMONAC, me permit de présenter dans les journaux de Québécor, l’entreprise, ses services et ses tarifs incroyables. Le Québec en fut pantois. L’impact fut tel, que la SIMONAC dut rapidement détourner une quinzaine d’employés des effectifs de la Ville. En même temps, 73 petits fournisseurs Internet québécois furent contraints à la faillite. Bref, tout cela fit beaucoup de bruit.

illustration20070725052.jpgVoyant ses deux castors maigrir à vue d’œil, Bell dût bouger très rapidement, exactement comme l’avait prévu Letarte. Pour ne pas déroger à son plan de match dont l’enjeu était de nuire au maximum à Vidéotron, elle acheta la SIMONAC en payant quelque 32 M$ et la déménagea dans ses locaux de la rue Jean-Talon (incidemment, elle hérita ainsi d’un personnel syndiqué déjà payé par la Ville de Montréal dont elle eut bien du mal à se débarrasser).

illustration2007072501.jpgMort de rire, Letarte déposa la moitié de cette somme dans le fonds de grève du Syndicat des Cols Bleus, effectua quelques placements personnels, s’acheta un Hummer jaune, vira une brosse mémorable avec le gros Valois qu’il paya grassement (pour parler en euphémisme) et distribua le reste aux copains occupés à foutre le pagaille dans la Tour Jean-Talon.

C’est de cette façon que grâce à Vista, Bell permit à nos vaillants fonctionnaires municipaux de braver la Ville dans une grève générale illimitée.

Méchante histoire, non ? J’espère que vous me croyez.

Je me demande si, cette fois-ci, les Cols Bleus seront aussi ratoureux … À suivre !

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9 réflexions sur “Voici comment, grâce à Vista, Bell a financé la grève des Cols Bleus de Montréal

  1. C’est serieux tout ca? nooooon! Sinon c’est une belle toile de fond pour un bon film… juste a penser que cela puisse etre vrai, j’en ai des frissons. Machiavel 101 réussi avec mention A+

  2. J’aime beaucoup cette chronique – la precedente aussi!!! Dis-donc, tu vas te faire plein de nouveaux amis parmi les fonfons, les cols bleus, les gens de Bell – bref, l’elite de notre Belle Province! Chanceux, va!

  3. On nous fait une crise de BorisViantite aigüe?

    On est passé de la technologie au roman de fiction? Faut nous prévenir, mon cher Michel… pardon! Nelson!!

    🙂

    Merci pour l’histoire… ce fût « entertaining’!!! 😀

  4. @dennis_dubeau:

    Effectivement, je fais dans la techno-littérature; mieux, je m’en suis octroyé le droit de temps à autres dans cette section du site à Gesca. Et j’ai du fun. Boris Vian ? C’est justement lui qui disait que de laisser la littérature aux mains des imbéciles équivalait à laisser la science aux mains des militaires. Fait que, vive Technaute, à moi, à nous, la parole et l’écriture. Merde aux thuriféraires de la littérature et flute aux empesés des genres.

  5. @Nelson:

    J’adorerais ton job. Être au parfum de toutes ces entourloupettes, ça doit être très amusant.

    Parasiter semble être la norme d’une partie de la population. Exploiter les autres est la norme d’une autre partie de la population.

    Joyeux bordel et bon déficit zéro à tous.

  6. Bravo Nelson pour ce conte abracadabrant. On y reconnait les travaux de thèmes et de versions du cours classique. Il y a Foglia qui me fait rire, il y a maintenant Nelson qui prolonge mon plaisir. Keep on!

  7. Vous devenez un incontournable de mon quotidien avec vos posts amusants et informatifs.

    Cependant attention ! « clientèle de parasites subventionnés » vous allez vous gagner les foudres de audiovue, je peux vous servir de bouclier si vous voulez !

    LOL !

  8. Bravo Nelson, vous nous faites rigoler férocement, et, des fois, je me demande si vous inventez autant que ça ou si vous ne faites que changer les noms pour ne pas trop emmerder de vrais parasites, genre GRICS etc, qui ont fait presque autant de conneries que celles que vous décrivez si joyeusement dans cette plaisante invention que vous nous offrez de bon coeur, faute de vrai matériel à nous mettre sous la dent,

    merci encore.

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