La petite fille aux allumettes: un conte de Noël

illustration2006121508.jpgBlottie contre le portail d’une succursale bancaire, temple victorien magnifique voué au culte monétariste, la petite fille aux allumettes grelotte, les yeux luisant d’envie devant tous ces heureux fripons et fieffées coquines qui, en bandes turbulentes ou en couples enfiévrés, se glissent, encanaillés, de restos en cafés et de bars en coupe-gorge. C’est le dernier vendredi avant Noël et Montréal est sans dessus dessous. La pauvrette a beau tendre son présentoir du bout de ses misérables doigts gelés, personne ne lui achète d’allumettes; en 2006, les fumeurs survivants ont tous des briquets.


Elle a beau supplier de ses yeux creusés de misère et de privation, quémander de son facies famélique, essayer de torde la gerçure de ses pauvres lèvres en un sourire de circonstance, on ne voit que le reflet grotesque qui lui pend, telle un glaçon de Noël, au bout du nez. Elle a beau tendre sa petite main rougie et craquelée aux noceurs, même les plus débonnaires l’ignorent. Elle a beau leur chuchoter « des allumettes, m’sieur ? », ils croient entendre l’habituel « un tit peu d’change, mon chum ? ». Elle aimerait pouvoir s’asseoir pour reposer ses jambes qui ont cessé d’être flageolantes pour cause d’hypothermie, elle ne le peut, on lui a dérobé le carton qui la protégeait de la gadoue.

illustration2006121501.jpgDe ma cabine téléphonique, je l’observe. Où ai-je déjà vue cette loqueteuse ? Ce n’est pas cette squeegie coin De Lorimier-Ontario qui a mal tourné. Ce n’est pas cette utilisatrice de méthadone que j’ai vue à la télé dans un dossier sur l’héroïnomanie. Ce n’est pas cette actrice du noir et blanc des années 30; elle serait morte. Où l’ai-je vue ?

Je la délaisse, un instant, pour me concentrer sur la raison qui me vaut d’être encabané dans la froidure de Bell – j’ai encore oublié mon cellulaire à la maison – et, machinalement, je fouille dans mes poches à la recherche de monnaie. Pas pour la grelottante pauvrette, mais pour le gobe-sous de cet appareil moderne acceptant également les cartes d’appels, les cartes de crédit et les cartes à puce. Mais comme il se doit, ma recherche est vaine. Pour être passé tout à l’heure au guichet automatique, je n’ai sur moi que des billets de 20 $. Que faire ? Porter les frais d’appel chez moi alors qu’il n’y a personne pour les accepter ? Utiliser ma carte de crédit pour un appel à 25 sous sans me couvrir de ridicule, en autant que cela puisse fonctionner ? Utiliser ma carte d’appel alors qu’il y a des années que je ne l’ai pas vue ? Aller quêter à côté de la petite fille aux allumettes ? Soyons sérieux.

illustration2006121509.jpgDe l’autre côté de la rue, un Grec vante ses pitas, ses gyros et ses souvlakis. Je m’y dirige sachant qu’il me faudra, au moins, consommer un café. C’est connu, les commerçants dont l’établissement a pignon sur une rue truffée de parcomètres, refusent normalement de faire la monnaie. À l’intérieur du resto, une sorte de grande cafeteria tapissée d’évocations helléniques et décorée de souhaits saisonniers, je remarque une machine à monnaie. À la bonne heure ! J’y insère un billet de 20 $ et cinq pièces de 2 $ m’aboutissent dans la main. Au même moment, le caissier, un moustachu au nez très dessiné, me fait signe de sa tête frisée et m’échange un 2 $ contre deux 1 $. De sa vitrine, il avait aperçu mes manœuvres téléphoniques.

– Ça prend pas les 2 piastres, qu’il me dit.

En retraversant, par-delà la trame sonore ambiante, une trame toute en allégresse due à ce début de long congé, à cette musique de Noël recrachée mono à toutes les intersections, à ces innombrables véhicules prisonniers de l’anarchie piétonnière, j’entends la toux caverneuse, sinistre, pour ne pas dire phtisique, de la petite fille aux allumettes. Seigneur ! La pauvre ! Où dont l’ai-je vue ?

Réintroduit dans ma cabine, je glisse une pièce de 1 $ et compose mon numéro.

– Allô, que ça me récite à l’oreille. Vous êtes possiblement chez la personne à qui vous voulez parler. Si vous le croyez, laissez un message. C’est votre problème. Personnellement, ça ne me dérange pas.

Mauvais numéro attribuable à mes doigts engourdis par le froid. Reste que ma pièce se retrouve inutilement engloutie sans que l’appareil ne me rende la monnaie. La tarification n’est pourtant que de 25 sous l’appel, non ? Mais j’oubliais que Bell ne rougit jamais devant les petits profits. Stoïquement, je glisse mon deuxième dollar et recommence. Cette fois, un message m’informe que le bureau de mon comptable est fermé et qu’on me souhaite un joyeux Noël, ainsi qu’une bonne année 2007. Zut ! Il va me falloir le joindre sur son cellulaire, alors que Bell vient de me truander ma dernière pièce de 1 $. Cette fois, j’en serai quitte pour aller prendre un café.

illustration2006121502.jpgMais en regagnant l’humidité du trottoir, je remarque la petite fille aux allumettes qui essaie maladroitement, comme pour éviter l’imperceptible engourdissement létal, de se frotter les biceps. Je songe alors aux 4 pièces de 2 $ qui me restent. Tant pis pour mon comptable ! Instantanément, ma hargne anti-Bell se transforme en émotion et dans une félicité de bonté et de charité, je décide de me livrer à ma petite guignolée personnelle. Je m’approche ainsi de la jeune indigente et, du fond de ma poche de manteau, j’agite les 4 pièces, m’attendant à vivre un évanescent moment de doux bonheur. Elle me toise comme si je lui apparaissais au sortir d’une brume épaisse. Quand ses yeux croisent les miens, ils deviennent littéralement horrifiés et sa bouche, malgré son état ankylosé, entreprend de trembloter. Tout son petit corps semble soudain devenir frénétique. De son porche en pierre victoriennes, la petite fille aux allumettes amorce un mouvement de recul vacillant. Son doigt crasseux, figé dans le froid, pointe lentement vers ma personne et sa bouche gelée s’ouvre en craquelant. De la vapeur s’en extirpe comme d’un personnage de crèche de Noël.

– Vous ! crache-t-elle en s’écrasant sur le froid trottoir sans neige.

illustration2006121503.jpgIl n’y a plus de doute, elle me connaît. Auquel cas – à plus forte raison que son visage m’est familier – je dois la connaître. Quelques badauds s’approchent. L’un d’eux se penche vers la frêle dépouille et, d’autorité, conclut qu’il ne s’agit que d’un évanouissement, une pratique courante chez les sans-abris.

– Faudrait peut-être appeler le 911, fait-il.

Ma réponse est instantanée.

– Le mieux, c’est encore de l’asseoir dans un taxi et de l’amener à l’Accueil Bonneau ou à un endroit comme ça. Là au moins, ils la feront manger.

– Je trouve un taxi, qu’il dit.

illustration2006121504.jpgLentement, la petite fille aux allumettes ouvre les yeux. Elle fait peine à voir. En tombant, elle s’est maculé davantage le visage. Ses yeux brillent de je ne sais quelle impression de haine. Une dame lui tend un kleenex qu’elle attrape vivement et avec lequel elle entreprend de se nettoyer les alentours du nez et de la bouche. Qui peut-elle bien être ? Mais voilà la moribonde qui se lève et qui esquisse péniblement un mouvement de fuite vers la rue. Heureusement, la dame au kleenex se fait insistante et la malheureuse accepte de se laisser conduire dans la voiture taxi où elle se met à pleurer. Comme une madeleine.

– ‘Est-tu correc’ ? pointe le chauffeur haïtien, inquiet de sa dégaine.

Je prends place à côté d’elle et, pour toute réponse, débite mon adresse domiciliaire. Le gaillard n’en demande pas plus et nous voilà en route. Il faut moins d’une minute à notre passagère pour s’endormir. Même qu’arrivée chez moi, elle en sera rendue à l’état zombi, s’endormira sur mon canapé du salon et filera ainsi pendant près de t
rois heures.

À son réveil, je lui verse un restant de soupe réchauffé et le lui tend.

– Salaud ! hurle-t-elle en se redressant vivement.

Une chaude senteur de musc fauve me rappelle l’état de ma visiteuse. C’est à ce moment précis que je la replace; son allure lamentable et crasseuse m’avait en effet induit en erreur.

illustration2006121505.jpgÀ l’époque son parfum était tout autre. C’était il y a moins d’un an. Elle était assisse exactement au même endroit. La petite fille aux allumettes (elle ne l’était pas encore devenue, elle était plutôt une jolie jeune femme comme on en rencontre dans toutes les boîtes de logiciels), était venue chez moi me livrer en main propre, en se confondant en excuses, un exemplaire d’un tout nouveau logiciel d’impôt lancé juste à temps pour la valse fiscale de 2006. Il s’agissait de Clic-l’impôt, un produit à 45 $ conçu, fabriqué et distribué au Québec. Elle m’en avait fait la démonstration et m’avait enchanté. Elle avait un je ne sais quoi dans la voix qui me comblait d’aise et j’avais succombé à son charme (sans, hélas, pouvoir vraiment l’honorer de ma bénéfique virilité). Tant et si bien que j’avais décidé d’en parler dans un article. Or, il s’agissait d’un logiciel tellement mal ficelé qu’en l’essayant, moi qui ne connaît rien aux choses de l’impôt, j’avais découvert quelques erreurs de calcul, des erreurs que j’avais soumises à mon comptable fiscaliste et qu’il avait corroborées et documentées pour ma gouverne. Avant de publier mon article, j’avais téléphoné à la jeune femme et lui avais fait part de mes découvertes. Figurez-vous qu’elle avait été honnête dans ses réponses et qu’elle avait admit les bogues. Elle m’avait alors juré qu’ils seraient tous corrigés dans la prochaine version du logiciel, une version attendue d’ici un an. Vous imaginez mon article. Clic-l’impôt dut être retiré des tablettes et les pertes furent catastrophiques pour le jeune entreprise qui fit faillite.

Comme si elle était calmée, elle avale une gorgée de soupe.

– J’ai été jetée à la rue !

Je lui tends quelques craquelins.

– À cause de vous !

Elle reprend de la soupe.

illustration2006121506.jpg– Quand il a commencé à comprendre les conséquences de votre article, mon patron a fait enquête. Il a compris que je vous avais admis l’existence des bogues au lieu de les nier. Il a vu que je ne vous avais pas amené luncher, que je ne vous avais pas soutenu que c’était votre système qui était en faute, qu’ailleurs ça marchait parfaitement bien. Il a jugé que j’avais mal fait mon travail et que j’étais responsable de la catastrophe. Il m’a enlevé mon cellulaire et ma voiture de fonction. Il m’a virée, m’a poursuivi pour manquement professionnel grave, a convaincu le propriétaire de mon logement de me jeter à la rue et a fait écraser mon chat. Comme j’avais placé mes économies dans son entreprise, j’ai tout perdu quand la faillite est survenue.

Je lui fais remarquer que les fameux bogues seraient apparus un jour ou l’autre et que je n’avais fait que souligner une situation hors de mon contrôle.

– Et Microsoft, eux-autres, ils ne font pas faillite !

– Quand même !

– Tout cela à cause de vous ! J’ai dû déménager dans une chambre payable à la semaine où faute d’argent, on m’a finalement expulsée. Depuis, je suis dans la dèche !

Le silence devient tel qu’on pourrait le couper au couteau. Je n’en puis plus.

– Je vous offre toutes mes excuses. Veuillez me pardonner.

– C’est ça ! On détruit la carrière de quelqu’un, après ça on s’excuse !

Pour une personne à moitié morte, je commence à la trouver drôlement d’attaque.

– À cause de vous, j’ai tout perdu, je n’ai même plus d’endroit où habiter…

Et la voilà qui ouvre à nouveau ses grandes vannes. Ses larmes abondantes viennent creuser des rigoles dans la crasse de son triste visage si ravagé. N’en pouvant plus, je lui offre de prendre un bain chaud, ce qu’elle accepte sans pourtant mettre fin à ses sanglots.

Épilogue

illustration2006121507.jpgLa petite fille aux allumettes vit maintenant chez moi. Elle a pris le contrôle de mon loft et a même bousillé mon ThinkPad. Par pure méchanceté. Hier, elle a commencé à loucher en direction de mon autre ordi, une vieille tourelle P4. Quoi que je dise, quoi que je fasse, elle continue à me détester et à me tenir responsable de sa situation. Elle ne fait absolument rien d’utile et passe ses journées à regarder la télé. Son nez ne coule plus et elle a pris trois kilos. Mes assurances ne veulent pas m’aider, ma blonde ne veut plus me voir et mes copains se moquent de moi.

Je ne sais plus quoi faire.

Si quelqu’un a une idée, pourrait-il me la signifier ? Ça serait urgent.

Mes meilleurs vœux à l’occasion du temps de fêtes 2006-2007.


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9 réflexions sur “La petite fille aux allumettes: un conte de Noël

  1. «« J’y insère un billet de 20 $ et cinq pièces de 2 $ m’aboutissent dans la main. »»

    Tu t’es fais avoir. Cinq 2$ pour 20$. La distributrice de monnaie avait une grande marge bénéficiaire.

  2. Je dois avouer que je préfère de loin cette chronique à la précédente, dont les phrases étaient lourdes de fioritures littéraires. Celle-ci coule de source et est captivante. De plus, l’autre avait une morale un peu gnan-gnan, alors que celle-ci évoque une problèmatique beaucoup plus concrète.

    De ce que j’en ai compris, vous parlez de la responsabilité du chroniqueur face à ce qu’il écrit. Doit-il dire toute la vérité sur un mauvais produit, quitte à ruiner la compagnie l’a fabriqué, ou doit-il faire comme si de rien était et risquer de voir sa crédibilité s’éffriter peu à peu ? Et que dire des compagnies qui passent sous silence leurs bugs et continuent de vendre leurs produits comme si de rien n’était… des arnaqueurs, à mon avis.

    Bien sûr, votre lectorat s’attend franchise et une objectivité totale de votre part, et je n’ai personnellement aucune raison d’en douter. Un petit bémol pour les très rares chroniques ou vous je vous sens un brin trop élogieux.

  3. Réponse à Marko: Bon vous êtes le deuxième à me faire cette remarque. Le premier à le faire avait utilisé une formulation qui pouvait prêter à équivoque, qui aurait pu laisser croire que j’aurais pu emprunter l’histoire ailleurs et que je l’aurais adaptée. Alors j’ai retiré le commentaire et je m’en suis excusé auprès de la personne. En réalité ce sont mes histoires à moi, des histoires que j’ai pondues avec ma tête (ou ce qui en reste). À l’occasion (c’est quand même rare), il m’arrive, comme vous le dites, de faire du « recyclage » (exemple 1, exemple 2, exemple 3 et exemple 4). Dans d’autres cas, je crée full neuf (exemple 1, exemple 2, exemple 3 et exemple 4). En ce qui concerne le cas présent, La petite fille aux allumettes, je suis parti d’une histoire de 32 Ko publiée en décembre 1998 chez « PNC Media », un texte sur lequel j’avais travaillé à l’époque peut-être deux heures, et j’ai produit celui-ci, un texte de 51 Ko sur lequel j’ai passé presque cinq heures hier. C’est comme si j’étais parti du code sous le capot du DOS pour écrire celui de Windows XP. Voilà !

  4. Non, par recyclage je ne voulais pas dire que c’était l’histoire d’un autre; loin de moi cette idée. Étant donné que je suis un ancien du forum nelsondondumais .com il me semblait l’avoir lue la… je ne sais pas quand.

    Je me suis juste dis: tiens, Neslon s’inspire des films de noel en nous racontant la meme histoire en cette période.
    Bonne fêtes.

  5. Elle t’as coute cher cette histoire. J’aime bien aussi ton choix d’image, elle sont presque toutes magnifiques et adaptees. Pour ce qui est de la moral du texte, il demontre tres bien une situation que nous vivons tous tout les jours, doit-ont, ou non dire la verite. Doit-ont se contenter de faire un malheureux mais plein d’heureux ou le contraire?

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