Un Patriciagate fort mal venu

illustration2006091401.jpg Je couvre professionnellement la techno depuis l’automne 1984. Je vous parle de 22 années passionnantes au cours desquelles j’ai côtoyé bien des joueurs, ceux aujourd’hui disparus, ces DEC, CD, Apollo, Compaq, Tandem, Commodore, WordPerfect ou Lotus, et ceux qui sont toujours en affaires, bien qu’autrement, ces IBM, Hewlett-Packard, Apple, Microsoft ou Autodesk. Mais il y en a pourtant fort peu que j’ai respecté autant que Hewlett-Packard. Et quand je vois la situation dans laquelle cette entreprise patauge actuellement, j’ai mal à encaisser.


illustration2006091403.jpg Si dans à la fin des années 90 et aux débuts de la présente décennie, cette géante californienne s’est retrouvée associée à des imprimantes ou des scanneurs moins bien fichus que ceux d’Epson, à des PC ou blocs-notes moins intéressants que ceux de Dell, à des appareils photo moins séduisants que ceux de Canon, à un service à la clientèle détestable et j’en passe, elle fut naguère une fabricante cinq fourchettes. Fallait assister à ses réceptions des années 1986-96. Pas question d’aller là en jeans ! Fallait parler avec ses chefs de produit de l’époque, des gens d’une franchise étonnante. Fallait utiliser les produits HP d’alors. À peine croyable ! Ma LaserJet 4 que j’ai donnée à un ami, fonctionne encore aujourd’hui à la perfection. Idem pour ma LaserJet 5 prêtée dans la parenté (photo ci-haut, à droite). HP fabriquait des machines indestructibles. Et elle le faisait avec classe, compétence et honnêteté.

illustration2006091402.jpg Fondée en 1939 par deux diplômés de la Standford University, Bill Hewlett et Dave Packard, HP était devenue avec les années, une des icônes principales de la Silicon Valley (sur la photo ci-contre, on peut voir un des premiers oscillateurs fabriqué par le tandem Bill et Dave). Sauf, qu’au fil des ans, elle a dû s’adapter aux nouvelles contraintes commerciales, elle a dû revoir ses méthodes de fabrication, de distribution, de mise en marché et de vente. Bref, par souci de plaire aux actionnaires, dont trop de day traders évanescents, sa réputation en a pris pour son matricule. Grandement ! La solide HP, l’honnête HP, l’exemplaire HP fut victime d’un contexte concurrentiel mondial qui l’obligea, à la suite des autres, à devenir médiocre. Médiocre à l’américaine !

Il en fut ainsi jusqu’à ce qu’en remplacement de la P.D.G. Carly Fiorina, arrive Mark Hurd, un habile gestionnaire ayant fait carrière chez NCR. C’était en mars 2005. Hurd entreprit dès lors de redorer le blason de l’entreprise et les résultats commencèrent à se faire sentir. Hélas, le 23 janvier suivant, deux journalistes de C/NET News.com publiaient un article à l’origine d’une crise dont HP ne pourra jamais, à mon avis, sortir complètement indemne. Je vous parle d’un papier pas plus méchant qu’il n’en faut où les scribes relatèrent l’essentiel d’une retraite fermée récente impliquant les dirigeants de HP et dont l’objectif avait été de tracer le plan de match de l’entreprise pour les 18 prochains mois.

illustration2006091407.jpg Citant un des participants (un membre du C.A. dont on cacha alors l’identité), l’article nous apprenait que la géante californienne songeait à faire d’autres acquisitions dans le domaine de la sécurité informatique et du stockage de données, qu’elle entendait prendre certaines distances par rapport aux grands ordinateurs au profit de serveurs plus petits et plus performants, qu’elle voulait poursuivre ses efforts de développement au chapitre des imprimantes commerciales, qu’elle considérait utiliser de plus en plus de processeurs Opteron d’AMD au détriment des Xeon d’Intel et ainsi de suite.

illustration2006091405.jpg Furibonde, cette fuite n’étant pas la première sous son règne, la présidente du conseil Patricia Dunn (à ne pas confondre avec le P.D.G. Mark Hurd que l’on retrouve sur la photo ci-contre, à la gaucue de Mme Dunn) annonça la tenue, à l’interne, d’une enquête professionnelle visant à débusquer la source de C/NET. Précisons ici que cette gestionnaire chevronnée n’est pas la première venue. Elle fut P.D.G. de la firme d’investissement Barclays Global Investors, membre du C.A. de HP depuis 1998 et fait parti du comité consultatif de la Haas School of Business, une constituante de l’Université de Berkeley (UCB).

illustration2006091406.jpg Un des membres influents du C.A., le milliardaire médiatisé Tom Perkins (photo ci-contre), naguère D.G. de la division « ordinateurs » de HP, gestionnaire de la R&D de HP, fondateur de la célèbre firme de capital de risque Kleiner Perkins Caufield & Byers, seul président du conseil dans l’histoire de Tandem Computers, etc., s’objecta alors, soulignant que Mme Dunn devrait plutôt poser directement la question aux membres du C.A.. Mais la présidente s’entêta et embaucha un privé, lequel en obtenant de manière apparemment illégale les relevés téléphoniques personnels (pretexting) relatifs aux membres du C.A. et aux journalistes de C/NET, réussit à faire sortir du sac le nom de l’administrateur George Keyworth.

La technique du pretexting consiste à se faire passer pour un client (p. ex. Hewlett Packard ou C/NET) et à obtenir du fournisseur de services téléphoniques (p. ex. AT&T), des relevés téléphoniques confidentiels particuliers à des employés ou des administrateurs dudit client, en l’occurrence les membres du C.A. et deux employés de HP, les journalistes de C/NET (Dawn Kawamoto, Tom Krazit et le pigiste Stephen Shankland), les journalistes du Wall Street Journal ou du New York Times (Pui-Wing Tam, George Anders et John Markoff), voire même des proches de tous ces gens, p. ex. le père de Stephen Shankland. Grâce à ces infos, il est possible de voir qui a téléphoné à qui dans les dates visées par l’enquête.

Pattie Dunn en fit alors la divulgation au conseil d’administration et, en réaction, Perkins claqua la porte. Il ne pouvait accepter que lui et les autres membres du C.A. aient vu les relevés de leurs communications téléphoniques personnelles être passés à la loupe par un détective, une pratique illégale en Californie, mais pas ailleurs aux USA. Qui plus est, il refusait que son nom soit associé à une telle démarche. Comme HP tardait à déclarer un etelle exonération publiquement, Tom Perkins publia un document, une lettre de démission enrichie, où on retrouva des termes comme fraudulent method, questionable ethic, likely illegality, untoward and illegal practices et bien d’autres. Il accusa l’enquêteur de Mme Dunn d’avoir illicitement utilisé son numéro de téléphone privé et son numéro d’assurance sociale pour avoir accès à ses relevés téléphoniques. Il n’en fallait pas plus pour que la presse se mette à parler d’un Patriciagate.

Sombrant dans les pires abysses de la langue de bois, HP tenta de justifier les gestes de la présidente tout au long de l’été. Sa tactique : tout amoindrir, faire la morte, bref, nuire le moins possible au cours de l’action. Le P.D.G. Hurd publia même une lettre grandiloquente le 8 septembre dernier et Pattie Dunn se campa stoïquement dans l’attitude de l’honnête justicière flouée par des enquêteurs abusifs. Qui plus est, elle fit parvenir des excuses aux journalistes enquêtés.

illustration2006091404.jpg Puis, belote, rebelote et dix de der, l’Attorney General de l
a Californie ouvrit une enquête suivie, une semaine plus tard (lundi dernier), de celle du US Attorney pour le District nord de la Californie (ministère fédéral de la Justice) et, la même journée, du Energy and Commerce Committee de la Chambre des représentants, la grosse, celle de Washington. Ouf !

Tout cela culmina, mardi, avec la démission forcée de Mme Dunn, laquelle présidera son dernier C.A. le 18 janvier prochain et sera par la suite remplacée par Mark Hurd lui-même personnellement en personne. Depuis, tout le monde est en attente. Bill Lockyer, l’Attorney General de la Californie, pourrait porter des accusations criminelles dès la semaine prochaine. Sa preuve aurait été complétée.

Quel gâchis ! Quel sale coup sur la crédibilité de HP qui avait recommencé à grimper dans l’opinion. Quel mégamerdier de relations publiques ! J’ignore même si l’entreprise va pouvoir vraiment retomber sur ses pieds, comme avant le Patriciagate. Tout va dépendre, je suppose de la tendance du cours de l’action. Depuis le printemps, la chute est constante, le titre a perdu presque la moitié de sa valeur. Il est même plus bas qu’au moment où Mark Hurd prit les commandes de l’entreprise. Pas vraiment encourageant, non ?

Ça vous inspire quoi, tout cela ?


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8 réflexions sur “Un Patriciagate fort mal venu

  1. Mr. Perkins as quelque chose a cacher, sinon il aurait compris la logique et la necessite de l’action que mme Dunn as utilise pour debusquer la taupe et ainsi travaille sur le developpement de la compagnie, elle faisait son travail quoi, bref moi j’irais voir du cote de mr Perkins voir qu’est-ce qui as bien pu l’offenser tant que ca, me semble que si quelqu’un spionnait mes coups de telephone, je m’en fouterais roaylement, j’ai appeler ma mere et un etranger hier soir… big deal.

  2. Bah si les produits sont intrinsèquements de qualité, les prix intéressants et les marge de profits sont importantes, ce n’est pas l’opinion du public qui fait la qualité d’une entreprise, mais le chiffre du bas (le profit net). Le meilleur exemple que l’on a vu au Québec c’est Nortel, le chiffre du bas ne fluctuait pas autant que l’action, mais tout le monde en achetait. Pourquoi … en grande partie à cause de journalistes qui en parlait à tout les jours et ce de façon positive.

    Peut-être que HP aura une période creuse, mais c’est lorsque tout le monde voient noir que c’est intéressant. Bien sûr, il faut voir les autres variables économiques.

    Mais est-ce que les produits HP sont moins intéressants à causes de cette crise dans la haute direction …. Mon imprimante fonctionne encore et mes cartouches d’encres sont encore très bonnes. Mon prochain achat pourrait très bien être une autre HP, peut importeles ragots dans les journaux. N’est pas ce qui est important …. Il faut regarder le consommateur, pas le prix de actions.

    Comme tu le dit si bien, les day traders sont émotifs et font coullés beaucoup d’encre pour rien. Un vrai investisseur achète à long terme.

  3. Ce téléroman ne sera plus à l’affiche bientôt… Donc l’entreprise restera indemne.
    Le problème de HP, c’est que l’offre de produits est trop variée. On ne peut pas être bon dans tout. En se diversifiant autant, elle se condamne elle- même à diminuer la qualité de ses produits.

  4. Réponse à Felix:

    À priori, je ne crois pas, selon ces informations, que Mr. Perkins ait quoique ce soit à voir avec cette affaire. Il y a, heureusement, encore des gens intègrent et qui ont des fortes valeurs « éthiques ». Je crois que c’est une lourde perte pour l’entreprise, plus que la perte de Mme. Dunn. Cette dernière ne semble pas avoir confiance en ses pairs. Ce qui est valable dû aux évènements, mais ça ne peut pas durer à long terme. Le climat de travail est anéantis.

  5. ce n’est pas parce qu’il as quelque chose a cacher que c’est necessairement par rapport avec cette affaire, et de plus, ce n’est qu’une simple speculation sans fondement autre que mon opinion

  6. Ça fait 10 ans que j’ai ma HP Laserjet 6L, une superbe imprimante au port parallèle bien sûr, et elle fonctionne encore, je change le toner environ une fois par année, et c’est tout.. je n’ai jamais eu de problème..

    J’ai aussi eu un graveur de CD HP et bien d’autre chose… je n’ai pas été impressionné par leurs ordinateurs Pavillon, car ils sont impossibles à « upgrader » malheureusement, mais je n’ai jamas perdu confiance en cette compagnie… lorsque j’ai du me racheter un scanner, malheureusement j’ai du acheté un « tout en un » car semble-t-il que ça n’existe presque plus un scanner seulement.. une pauvre imprimante jet d’encre qui bouffe les cartouches à un rhytme infernal, que je n’utilise jamais, mais le scanner fonctionne à merveille.

    Bon, pour une cie aussi importante, les fuites sont vraiment pas une bonne chose, les méthodes ne sont peut être pas les bonnes, mais la bonne nouvelle c’est qu’ils ont trouvé la « taupe »…

  7. Et l’administrateur indélicat, ce cher Mr George Keyworth, qu’est-il devenu ? Il a reconnu les fuites vers la presse ? Il a démissionné ?

    En plus, le scandale fait tâche d’huile… le P.D.G. Mark Hurd semble avoir été au courant des procédés d’investigation de ce détective privé…

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