Oncle Bill and Mister Gates

illustration2006062101.jpgApprendre que Bill Gates s’en va est, en soi, une nouvelle sans surprise, bien que fort loin d’une banalité (chien écrasé, potin artistique ou résultat sportif). Il s’agit plutôt d’un événement. Voilà une légende (au sens américain du terme) de l’industrie qui nous tire sa révérence, son temps étant fait, ses goûts éclectiques, son flair légendaire et sa fortune personnelle l’y incitant. Puisque, depuis une vingtaine d’années, je parle régulièrement des pompes de l’Oncle Bill, la moindre des choses, c’est que je le fasse une dernière fois. Par cohérence, par déférence, pour mon plaisir.


illustration2006062103.jpgDes légendes, il m’a été donné d’en croiser (entrevues partagées, entrevues seul à seul) dans mon parcours journalistique. Dans le désordre, Ann Wang, le docteur chinois qui avait fondé la multinationale Wang, son fils Fred qui n’a su la maintenir, Jean-Louis Gassé, le patron le plus charismatique à être jamais passé chez Apple, Steve Jobs, son surmédiatisé mentor, Allan Kay, le prolifique inventeur du Palo Alto Research Center (PARC), Scot McNeilly, le combatif PDG fondateur de Sun Microsystem, Larry Ellison, le tout aussi combatif PDG fondateur de Oracle, Michael Dell, le lui itou très très combatif PDG fondateur de Dell Computer, Hasso Platner, le docteur allemand à l’origine de SAP, et bien d’autres, certaines cachées derrière leurs machines expresso aux fins fonds du Thomas Watson Research Center, d’autres à peine encadrées par quinze bouncers ceinture noire en relations publiques (allô les gentils Mormons de WordPerfect Corp)…

illustration2006062105.jpgBill Gates, lui, il était à part. Il ne cadrait pas. Il n’avait ni le look du savant fou aux yeux pétillants et aux cheveux ébouriffés, ni celui du chevalier de l’industrie au poing menaçant et à la mâchoire carrée, ni celui du communicateur évangéliste au sourire charismatique et aux gestes rassembleurs. Il avait seulement l’air d’un geek mal agencé, d’un journaliste fringué à la diable, d’un prof du secondaire fatigué et d’un conférencier plate au débit nasillard. Bref, il ne payait pas de mine.

illustration2006062106.jpgJe me souviens d’un événement des années 80, quelque part chez Hewlett-Packard. Gates y était, verre à la main, à côté de nous, dans le hall de réception. Il faisait partie de ces gens non encadrés à qui l’on pouvait parler à volonté. Il m’était apparu non prétentieux, prodigue de son temps, humain et combatif sur le plan intellectuel. Ça allait de soi que je l’appela, instinctivement, Bill.

illustration2006062107.jpgLe Mister Gates que j’ai vu le mois dernier à Seattle n’était plus le même homme. Il avait beau afficher la même dégaine, quoique vieillie et légèrement empâtée, il ne cadrait tout simplement plus. J’avais devant moi l’homme le plus riche au monde, sinon un des plus riches, l’homme à qui l’humanité d’Asie, d’Europe, d’Amérique, doit Microsoft Windows et Microsoft Office (notamment), l’homme qui a changé nos façons d’agir au bureau et à la maison (en tout cas, un de ceux qui l’ont fait), l’homme qui avait son billet de saison à Davos, un homme que l’on dit brillant et cultivé, mais je baillais aux corneilles en prenant mes notes. Je ne voyais qu’un mauvais orateur en train de m’assommer par un discours digne d’un adjoint au marketing.

illustration2006062116.jpgillustration2006062117.jpgCe sentiment dépassait le fait d’être devenu blasé pour cause d’avoir trop vu Bill Gates en keynotes de toutes sortes. Cette fois, je voyais une légende ne plus être en situation d’agir en légende . Vista eut-il été le produit mirifique qu’on avait commencé à nous promettre en 2001, Gates aurait peut-être pu agrandir son aura de légende . Steve Jobs ne continue-t-il pas de le faire à chaque année, de lancement de Mac en lancement d’iPod ? Je voyais quelqu’un en train de faire un mauvais pitch commercial indigne de sa renommée. Quelle tristesse !

illustration2006062102.jpgillustration2006062108.jpgD’où mon absence totale de surprise en apprenant qu’il ait décidé de quitter Microsoft, cette petite boite qu’il avait lancée en avril 1975 avec son copain Paul Allen. C’était à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, avant qu’il ne la déménage chez lui, quatre ans plus tard, dans la région de Seattle (Bellevue et, en 1986, Redmond). Si, à l’époque, Micro-Soft (microcomputer software) n’embauchait qu’une poignée de programmeurs pour fabriquer un interpréteur Basic spécifique à l’Altair 8800 (d’où le choix d’Albuquerque), elle compte aujourd’hui quelque 64 000 employés répartis dans 102 pays.

illustration2006062110.jpgillustration2006062111.jpgC’est que 31 ans plus tard, Microsoft est devenu un méga gros machin international où Billy n’a plus vraiment l’espoir de tripper fort, de faire de la techno comme il aime ou de concocter des deals fumant en joueur de bridge futé qu’il est. Donc il quitte pour s’occuper de sa fondation. L’homme qui a changé le monde, du moins quelques pans dans ses façons de travailler ou de s’amuser, s’en va distribuer l’intérêt d’une partie de ses sous. Sage décision digne du personnage ! Ça se tient et j’approuve ! Bonne chance aux demandeurs de fonds ! Car il y en aura, croyez-moi.

PS – Ce texte quasi nécrologique étant commis, je ne peux m’empêcher de vous reproduire, ci-après, une chronique que j’avais publiée sur cette question, en février 1999. La voici :

Une solution pour la dette du Québec

Au 20 février dernier, la fortune personnelle de Bill Gates se chiffrait à 83 425 600 000 $US, soit, plus ou moins, 121 milliards $ canadiens. Au même moment, la dette accumulée du Québec était de 81 milliards $ canadiens.

Un simple calcul arithmétique nous permet donc d’établir que si le président de Microsoft épongeait notre dette nationale, il lui resterait quand même 50 milliards $ canadiens pour son argent de poche.

Ce qui n’est pas si mal !

Une telle perspective n’est peut-être pas bête. Imaginez le Québec sans dette accumulée. Sauf qu’il y a un hic. Il faut arriver à convaincre Bill Gates de poser ce geste d’affranchissement historique. Quand on sait comment il est difficile de simplement écrire au grand homme, un tel projet n’est pas évident à réaliser. Voici quand même un brouillon de lettre, lequel, j’ose l’espérer, pourra être considéré par nos représentants au Gouvernement du Québec.

illustration2006062112.jpgQuébec, le 26 février, 1999

Monsieur Williams Gates III, président
Microsoft Corporation
One Microsoft Way
Redmond, WA 98052-6399
États-Unis d’Am
rique
(425) 882-8080

Monsieur le président,

En ma qualité de premier ministre du Pays-de-Gates, une province canadienne située en haut du Vermont, j’ai l’honneur de vous transmettre mes plus vives félicitations et de vous informer que la Loi modifiant le nom de la province de Québec en celui de Province du Pays-de-Gates, telle qu’adoptée la semaine dernière par vote unanime de l’Assemblée Nationale du Québec, a reçu ce matin même, la sanction royale au cabinet de son Excellence Lise Thibault, lieutenant gouverneur du Pays-de-Gates. Autrement dit, Monsieur le président, le Québec n’est officiellement plus (à moins que mes collègues fédéraux ne s’en mêlent), longue vie au Pays-de-Gates !

illustration2006062113.jpgÀ cet effet, le drapeau national du Québec, le Fleurdelisé, a été modifié pour tenir compte du nouveau patronyme. C’est ainsi que le bleu a été remplacé par le jeu de ciel et de nuages que l’on retrouve sur les images de démarrage et de fermeture de Windows 98. D’ailleurs, le nouveau nom de notre drapeau est l’Ennuagé. Pour votre information, nos nouvelles couleurs ont été hissées officiellement tout à l’heure au mat du Parlement, en présence des autorités locales de Microsoft Canada.

Qui plus est, la devise nationale Je me souviens a été officiellement remplacée par Je me souviens mieux avec Encarta. Si toutefois vous préfériez que nous remplacions Encarta par un autre produit Microsoft, nous sommes très ouverts aux discussions.

Nous avons par ailleurs mandaté le président de l’Office de la langue française du Québec pour que, dans les plus brefs délais, il rende français le mot anglais window. Dès que cette procédure aura été accomplie, nous remplacerons partout dans notre cadre juridique et dans notre réglementation, le mot fenêtre(s) par window(s) et en encouragerons la diffusion partout dans les médias. Notre ministre des Travaux publics et notre ministre de la Culture seront co-responsables de l’opération.

Dans un souci de cohérence par rapport à notre nouveau patronyme, la Commission de toponymie a rebaptisé l’Île-d’Orléans, une île du fleuve Saint-Laurent juste en face de la Côte de Beaupré, en Île-William. Nous en avons profité pour exproprier à nos frais tous les insulaires résidents et pour faire cession des terres à votre entreprise. Autrement dit, Monsieur le président, vous pouvez désormais en faire ce que vous voulez. Bien entendu, cette propriété est exempte de taxe municipale et provinciale, pour les 99 prochaines années.

Enfin, nous avons interdit à tout jamais, sous peine de flagellation et, dans le cas d’une récidive, de l’amputation de la main tenant la souris, d’utiliser dans l’exercice de fonctions officielles dans tout ministère, organisme ou institution relevant de notre juridiction, des produits informatiques autres que ceux de Microsoft, sauf dans le cas où il n’existerait pas de produits Microsoft pour accomplir telle ou telle tâche.

Ce train de mesures vise, Monsieur le président, à moderniser notre appareil administratif et nous en sommes fort aise. Mais il vise également à attirer votre attention sur le fait que notre dette accumulée est présentement de 81 milliards en $ canadiens. Nous nous sommes dit, comme ça, que si nous pouvions vous faire parvenir la facture, vous seriez très heureux de poser le geste, un geste somme toute très banal compte tenu de votre fortune personnelle, bref de poser le geste de la … payer en entier. Nous vous l’avons d’ailleurs attachée ci-joint.

Il vous sera même loisible de le faire directement de votre Île-William en présence de la presse nationale. Comme il se doit, une cérémonie haute en couleur et à nos frais suivra l’acte de signature. J’ai d’ailleurs mis de côté un petit rouge dont vous me donnerez des nouvelles.

En guise de témoignage d’appréciation, la date où vous signerez le chèque sera perpétuée annuellement. En effet, la Fête nationale des Québécois sera transférée du 24 juin à cette date et changera son appellation pour Journée nationale Bill-Gates.

En terminant, je me permets de vous féliciter à nouveau, je vous remercie à l’avance du fond du cœur et je vous prie d’excuser les quelques petits désagréments financiers que notre requête pourra éventuellement vous causer.

Veuillez agréer, Monsieur le président, l’expression de mes sentiments distingués.

illustration2006062114.jpg

Le premier ministre du Pays-de-Gates

Lucien Bouchard

P.S. Sorry for this letter in French, Bill. We’ve got a law here that makes it mandatory…


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5 réflexions sur “Oncle Bill and Mister Gates

  1. Ça fait plus d’une journée que Nelson a mis cet article en ligne et personne n’a encore réagit. Pourtant, avec un sujet comme ça, je ne serais attendue à un délire de réaction. Étrange …

  2. Finalement, aurait peut-être fallu convaincre warren buffet qui dit qu’il donnera sa fortune à la fondation de Bill Gates, soit environ 44G$.
    Vu dans la presse affaire aujourd’hui!

  3. Bill Gates n’aura pas trop du reste de sa vie à jouer au « Robin des bois » (bien qu’il n’ait pas seulement volé les riches!) pour tenter de faire oublier qu’il a bâti son empire monopolistique et sa colossale fortune sur une éthique d’affaires et des produits plus que douteux.

    Je parle du principe du « pas vu pas pris » et de « si je suis pris, je vais faire traîner les choses en Cour jusqu’à ce que mon adversaire disparaisse ou que je puisse acheter la paix avec un gros chèque et recommencer de plus belle ». On reconnaît là, une philosophie dans le « style avocat sans scrupules » qui anime un milieu des affaires peuplé de corsaires et de truands de petite et de grande envergure.

    En cela Gates ressemble beaucoup à Rockfeller, qui avant d’être un grand philanthrope, fut un profiteur ne reculant devant rien pour s’enrichir avec le boom pétrolier du début du XXe siècle.

    Le plus grand mérite de cet « Attila » des temps modernes aura été de comprendre que les lois antimonopoles et le système de Justice des États-Unis sont incapables de réguler le marché des technologies.

    Quant à moi, tricheurs et voleurs, grands et petits, resteront toujours des tricheurs et des voleurs.

    Laissons l’Histoire lui rendre justice…

  4. Le problème, c’est que l’Histoire n’existe pas vraiment. Il n’y a que celle que racontent les hommes de gauche ou de droite, les scientifiques, les révisionnistes, les monarchistes, les nationalistes, les tenant de la thèse de l’Université Laval, de celle de l’Université de Montréal, les jeunes loups montant, la vieille garde en phase de mise à la retraite et ainsi de suite. L’hiver dernier, je m’indignais en ces pages du traitement que le MBA de Montréal avait réservé à la Grande Catherine, mécène de tant de lumières, instigatrice de tant de splendeur, alors que son fric, pour arriver à toutes ces merveilles, elle l’avait gratté sur le peau de ses misérables moujiks. Un exemple de chez nous ? Vu du lutrin de certains chantres fédéralo-canadiens, PET aura été un très grand premier ministre; vu de la cuisine de certains expropriés de Mirabel, il aura été le salaud qui aura détruit leur tissu social. Et on pourrait parler de Louis XIV, Joseph Kennedy, Napoléon, Simon Bolivar ou René Lévesque. Il y aura au moins toujours deux façons de « dire » l’histoire. Tant et si bien que des détenteurs de PhD aussi crédibles que vous et moi, M. Coulombe, publieront des pavés où Bill Gates fera figure de héro. Et comme il y a présentement l’aéroport Ronald Reagan à Washington, John Wayne à Anaheim ou Pierre Elliot-Trudeau à Montréal, il y aura un jour, quelque part dans la région de Seattle, un aéroport William Gates III. Vous mettez un dix là-dessus ?

  5. Tout à fait d’accord, M. Dumais, je ne voudrais pas perdre un dix si facilement! Et combien d’écoles, d’hôpitaux, de Centres de recherches qui auront reçu des dons généreux de la Fondation Bil & Melinda Gates… Probablement des centaines, voire des milliers! C’est particulièrement vrai dans une société où l’on valorise l’argent sans regarder la façon dont on l’acquiert. L’important, c’est d’être riche, très riche, peu importe comment on y est arrivé! C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec Rockfeller…

    Bien sûr, l’Histoire avec un grand « H » comme je l’écrivais n’existe pas, d’ailleurs pas davantage que la Justice avec un grand « J ». Il y aura toujours de multiples interprétations et opinions, de gauche, de droite et tout ce qui grenouille entre les deux et au-delà. Mais néanmoins certains consensus se dégagent, ne serait-ce qu’à cause des faits prouvés et des documents véridiques.

    Ainsi, par exemple, peu d’historiens défendront avec crédibilité les doctrines d’Adolf Hitler, mais il y aura toujours quelques Skins Heads pour admirer son oeuvre…

    Disons que je voulais simplement souligner le côté plus « sombre » du personnage.

    Merci pour cette belle leçon d’histoire par un ancien professeur d’histoire! C’est toujours un plaisir de vous lire et de participer à votre tribune!

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