Une première mondiale aux HEC

2006061213.jpgVendredi dernier, l’École des hautes études commerciales de Montréal (HEC) était l’hôte d’une première mondiale en gestion d’entreprise et en informatique. Il s’agissait d’une compétition entre étudiants au MBA impliquant l’utilisation en temps réel du progiciel R/3 de SAP, un des plus importants ERP (Enterprise Resources Planning) au monde. Comme me l’ont dit quelques observateurs universitaires étrangers (p. ex. ceux de Carnegie-Mellon ou de Northern Michigan), rien d’aussi pointu n’existerait présentement dans le réseau mondial des écoles de commerce, cela en raison de l’extrême complexité de sa réalisation.


2006061212.jpgJe vous rappelle qu’un ERP est un énorme logiciel qui couvre l’ensemble des fonctions de gestion nécessaire à une grande entreprise (approvisionnement, ressources humaines, gestion manufacturière, gestion de la clientèle, rapports et bilans comptables, etc.). Tout aussi brillant soit-il, il demeure un produit dispendieux dont l’implantation nécessite énormément de temps et dont l’utilisation impose des changements (eut égard aux façons de faire héritées des années 70) dans tous les départements d’une entreprise. On comprend que pour les acteurs de ce processus, le stress soit énorme.

2006061211.jpgComme bien d’autres universités sur la planète, les HEC de Montréal font partie du SAP University Alliance. L’idée derrière ce programme est d’exposer les futurs gestionnaires d’entreprises à la culture et aux produits de SAP. On ne le répètera jamais assez, R/3 est un ERP très complexe, très aride et très stressant à implanter. Mais si on arrive à en familiariser les étudiants, par exemple ceux qui reviennent se spécialiser à l’université après quelque temps en entreprise, on se fidélise une clientèle jeune et qualifiée.

Le problème, c’est que ce n’est pas dans une salle de classe qu’on arrive à bien comprendre et utiliser ce genre de produit (par analogie, les cours théoriques ne font pas un bon conducteur; seules les heures passées au volant y arrivent). Un ERP s’apprend par la pratique, au jour le jour, en temps réel, au fur et à mesure qu’avance l’entreprise. Enseigner un tel concept de gestion à l’université est dès lors impensable. Impensable à moins de recourir à la simulation !

2006061224.jpgC’est du moins l’idée qu’à eu, aux HEC, le professeur Pierre-Majorique Léger (photo ci-contre). Se basant sur un concept fort populaire en giron carabin, celui des jeux de simulation lancé par l’Université Carnegie-Mellon (Pennsylvanie), il imagina une compétition où des étudiants auraient à exploiter les possibilités de R/3 en temps réel. Des équipes d’étudiants jouant le rôle des grands départements d’une entreprise, auraient à s’affronter sur un marché sujet à des fluctuations calquées sur celles de la réalité. L’entreprise gagnante serait celle qui, au bout du temps allouée, afficherait le plus beau chiffre d’affaires et le plus belle solidité financière.

2006061205.jpg2006061206.jpgL’idée aurait pu ressembler à la Quête du Saint Graal tellement son exécution était complexe; bien des universités, incluant Carnegie-Mellon, y avaient renoncé. Sauf que le professeur Léger réussit à embrigader trois de ses collègues, les professeurs Gilbert Babin (photo de gauche), Jacques Robert (photo de droite) et Robert Pellerin (photo ci-après), respectivement informaticien (HEC), économiste (HEC) et ingénieur (École Polytechnique). Il en résultat un jeu de simulation, ERPsim, où 75 secondes en temps réel de compétition équivalaient à une journée dans la vraie vie d’une entreprise, soit un total de 90 minutes par trimestre.

2006061207.jpgVendredi dernier, c’était la première fois que l’on tenait cette compétition (ERPsim avait été débogué en 2005 et tout le fourbi mis en place par la suite) et huit équipes (entreprises) formées de cinq étudiants au MBA chacune (des gens qui ne se sentaient pas cobayes du tout) se sont livrés à une véritable guerre mondiale. Dans le bloc-notes de chaque étudiant belligérant, une version client de R/3 avait été installée, une version interfacée à ERPsim.

Massivement masculins, âgés d’environ 30 ans et provenant de cultures variées (les HEC ont une forte clientèle internationale), ces jeunes ont croisé le fer sous les yeux de deux banquiers pouvant leur avancer l’essentielle marge de crédit à tel ou tel taux, et de techniciens pouvant les sortir des pires misères cybernétiques.

Chaque entreprise devait fabriquer et vendre des céréales Muesli sur un marché donné, cela en fonction de six variétés (Original, Noix, Fraises, Bleuets, Raisins secs, Fruits mélangés) pour peu qu’elles se procurent les ingrédients de base. Tout cela leur permettait de concocter leur propre recette, de se lancer en production (virtuellement parlant), d’ensacher le tout dans des sacs en plastic de les emballer dans des boîtes de carton et de les écouler sur le marché.

2006061208.jpgPour les approvisionnements, les équipes devaient se référer à une bourse spécialisée qui était sujette, de minute en minute, à des fluctuations difficilement prévisibles (déclaration politique, fluctuation des taux d’intérêt, récolte abondante, etc.). Le tout (incluant des nouvelles de l’industrie du bleuet, du noix, etc.) était affiché sur un immense tableau indicateur (comme à la Bourse).

Côté distribution, il fallait s’escrimer sur un marché où s’activaient une centaine de revendeurs, des épiceries indépendantes, des épiceries membres d’une chaîne nationale et des épiceries de type grandes surfaces. Tous ces commerces agissaient en fonction des besoins de leurs clientèles et étaient influencés par les stratégies de prix et de marketing des équipes.

2006061209.jpgEn se servant de 6 modules de R/3, les équipes ont eu, pendant les 4 trimestres de la compétition, à prendre des décisions stratégiques, des décisions influençant leur profitabilité (segments de marché, stratégies de prix, investissements en marketing, etc.). Une fois chargées dans le simulateur ERPsim, lesdites décisions sont sujettes à des algorithmes qui viennent déterminer le nombre de commandes que le système générera. À la fin de chaque trimestre, ils ont dû analyser leur situation financière, en faire rapport et apporter les ajustements nécessaires à l’attaque du trimestre suivant.

2006061210.jpgPour couper court, la cloche a fini pas sonner et chaque équipe a été classée en fonction de ses résultats. Dans la présentation que chacune a fait, par la suite, de sa performance, toutes ont soutenu être allé à fonds dans R/3, un logiciel qu’elles jugeaient désormais essentiel à un tel exercice, simulé ou non (la photo ci-contre représente l’équipe gagnante).

L’intérêt est manifeste, tant du côté des universités que de celui de SAP. Certains croient même que cette compétition pourrait être reprise à l’international, lors de chaque convention annuelle de SAP, les SAPhire. L’outil développé par les HEC pourrait être donné à ceux qui voudront bien l’utiliser, avec tout le prestige que cela pourra entraîner du côté de Montréal. Ca
r, chose certaine, les ERP sont là pour rester et les gestionnaires capable d’en tirer profit sont déjà très en demande.

Si les premiers progiciels de ce type remontent aux années 70 (on disait alors MRP – Manufacturing Resource Planning), la période faste pour les ERP se situe avant la psychose de l’An 2000. On parlait alors des JBOPS (JD Edwards, Baan, Oracle, PeopleSoft et SAP) pour se référer à leurs richissimes fabricantes. Cette folle mouvance permit à IBM de vendre des ordinateurs départementaux AS/400 comme jamais (on pourrait en dire autant de Sun Microsystem avec ses SparcStations sous Solaris) et à Windows NT de recevoir ses véritables lettres de noblesse.

Depuis, il y e eu une sorte de débâcle suivie d’une reprise n’ayant rien à voir avec ce qu’avaient imaginé les actionnaires. PeopleSoft a avalé JD Edwards et, à son tour, a été bouffé par Oracle, ces trois firmes étant de la côte ouest américaine. Quant à la néerlandaise Baan (héritière notamment de la technologie Berclain de … Sainte-Foy, ici au Québec), elle a été acquise par SSA de Chicago. Résultat, si on passe vite sur ces dizaines d’intervenants intermédiaires surtout actifs dans le mid market, il ne reste désormais en selle qu’Oracle et SAP, deux multinationales aux cultures on ne peut plus différentes.

2006061201.jpg2006061222.jpgOracle, c’est l’affaire quasi-personnelle d’un des plus célèbres playboy de l’industrie informatique californienne, Larry Ellison (photo à gauche), un personnage haut en couleur avec qui tout le gotha industriel de la côte ouest se targue d’avoir partagé une mondanité. Son produit le plus vendu demeure à ce jour la célèbre base de données Oracle. Si l’organisation, la force de vente et la culture générale de l’entreprise ressemblent un peu à ce qu’on retrouve chez Microsoft ou chez Sun, il en est tout autrement chez SAP dont la figure de proue a été celle de Hasso Platner (photo à droite), puis de Henning Kagermann (photo ci-après), de sérieux détenteurs de PhD qui se sont toujours fait appeler docteur ou professeur.

2006061203.jpgSAP est fondée en 1972 par quatre employés d’IBM voulant fabriquer et commercialiser un jeu de Systèmes, d’Applications et de Products spécifiques au traitement de données (d’où l’acronyme SAP). Les locaux sont érigés au milieu de nulle part, en plein champs d’asperge, près du village de Walldorf, en Allemagne. C’est ce qu’on appelle « partir à zéro ». Or, 30 ans plus tard, SAP se retrouve physiquement présente dans une soixantaine de pays et son progiciel, R/3, est utilisé par quelque 33 000 clients (des entreprises parmi les plus importantes de la planète).

(Les photos non piquées sur les sites Web des HEC, de l’École Polytechnique ou de SAP, sont de M. Cezar Serbanescu. Merci.)


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6 réflexions sur “Une première mondiale aux HEC

  1. C’était en fait une première médiatisée, mais non pas la 1re simulation du genre à l’école! La simulation se déroule depuis 2004 auprès des étudiants du BAA en TI et du MBA de HEC Montréal. Bien sûr, c’est grâce à ces premiers essais que la simulation a pu évolué au stade où elle était la semaine passée.Bravo à Pierre-Majorique Léger! C’est grâce à sa volonté et sa persévérance que ça a pu grandir jusque-là, et cela intéresse grandement les étudiants qui y participent.Eric Provost (ancien stagiaire d’enseignement, 2004-2005)

  2. Est-ce que cette simulation de R/3 n’est pas plutôt faite à des fins commerciales (voire d’endoctrinement) ? Quel est l’intérêt de SAP dans cette simulation sinon de présenter ses produits aux utilisateurs de demain?

  3. En réponse à Philippe.

    C’est exactement ça. Il n’y a aucune autre raison pourquoi une université va choisir d’utiliser Oracle plutôt que SQLServer ou une BD open source. Les étudiants qui sortent de l’université sont des acheteurs potentiels puisqu’ils n’ont utilisé que ce logiciel durant leur 3-4 années d’étude.

  4. SAP n’est pas une seimple base de donné, mais bien un ERP. Pour qualifier cela rapidement, il s’agit d’une application BD, mais qui est déjà complétement programmer. Il est possible d’installé SAP sans aucune programation et d’utiliser les interface,processus et autre fonctionnatlité, prévu par les concepteur de SAP au sein d’un entreprise compléte. La BD derrière SAP est Oracle si ma mémire est exacte.

  5. Les intérêts commerciaux de SAP n’affectent en rien la qualité de ce projet. L’apprentissage acquis par les participants est d’une valeur inestimable et leurs carrières en bénéficieront grandement (peu importe le domaine de gestion pratiqué). Les compétences acquises pourront être appliquées à plus d’un système ERP – l’important, c’est d’apprendre quelque chose d’utile.

    Félicitations aux organisateurs! La vision de ces professeurs talentueux devraient en inspirer plus d’un. J’espère que d’avantages d’entreprises réaliseront les bénéfices de s’associer aux académiciens afin de former la relève dont nous avons besoin.

  6. En réponse à Philippe et PA…

    Je ne vois pas la pertinence de vos propos. On ne parle pas de PHP/MySQL vs ASP/MSSQL ici. On parle de ERP. Il existe actuellement deux joueurs majeurs sur le marché des ERP: Oracle et SAP. Est-ce que vous préférez que les étudiants utilisent un pseudo-ERP open-source lors de leurs études? Que feront-ils lorsque viendra le temps de se trouver un emploi?

    SAP et Oracle sont très en demande en ce moment sur le marché de l’emploi, et chaque institution d’enseignement digne de ce nom qui enseigne les TI doit choisir une de ces deux options si elle veut donner toutes les chances à ses étudiants de se trouver un emploi de qualité.

    Bref, si vous reprochez aux HEC d’avoir choisi SAP, vous êtes en train de reprocher à une école de défendre les intérêts des étudiants.

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