Il est beau le progrès !

2006053101.jpgDieu qu’il est difficile d’être un technophile inconditionnel ! À chaque fois qu’on trouve une technologie géniale, il surgit toujours quelqu’un pour nous en dévoiler le côté assassin. Prenez le courriel. Saviez-vous qu’un patron normalement constitué arrêtait de lire ce genre de texte au bout de 10 lignes ? Pensez au terrible danger que cela représente. Imaginez un instant que vous recevez une note de l’assistant principal de l’adjoint du vice-contrôleur à la section Rationalisation du département de la Trésorerie à la vice-présidence des Finances où on vous informe de l’irrévocable décision 18W3-SAP-8765 : à la suite d’un exercice destiné à améliorer l’avoir des actionnaires depuis la dernière fusion, aucun contrat d’employé occasionnel ne sera renouvelé.


Catastrophe ! Voilà qui remet en cause le fonctionnement de votre section, la XYZ, dont la spécificité est d’offrir un service de première ligne. Pour fournir à la demande, vous avez dû embaucher une employée occasionnelle, une sympathique monoparentale, néanmoins criblée de dettes d’étude. Après l’avoir utilisée pendant 4 ans sans la gratifier d’avantages sociaux ni de vacances payées, il vous faut maintenant en disposer. Pourtant, il y a plus de travail que jamais et elle s’acquitte parfaitement bien de sa tâche. Quelle misère !

Premier scénario : avant l’invention du courriel

Imaginons que ce drame à pour cadre 1985, époque pré-Internet où les gens communiquaient encore entre quatre yeux. En prenant connaissance de la décision 18W3-SAP-8765, vous allez chez l’assistant principal du chose-binne à qui vous expliquez comment le service XYZ croulera si jamais la mesure est imposée. Vous lui parlez de baisse de productivité, d’insatisfaction de la clientèle et de pertes de commandes. Vous vous enflammez sur l’injustice causée à une employée modèle, une brave fille qui a tout fait pour se décrocher un poste permanent amplement mérité.

2006053103.jpgImpressionné, l’assistant vous hisse chez l’adjoint du vice-trouduc qui vous amène chez son chef, lequel vous présente son patron. À chaque fois, vous regardez le compteur de billes dans le blanc des yeux et vous faites valoir votre point de vue. Jusqu’au moment où Sa Majesté le Contrôleur lui-même vous dit d’oublier la directive et vous promet que les Ressources Humaines régulariseront l’embauche de votre madame. Vous gagnez, le gros bons sens triomphe, les rapports humains ont prévalu.

Deuxième scénario : depuis l’invention du courriel

Imaginons maintenant que ce drame se déroule en 2006. Puisque vous ignorez dans quel édifice se trouve le bureau de l’assistant principal du vice-truc, puisqu’il se cache derrière une boîte vocale, vous n’avez d’autre choix que d’établir une communication avec lui par courriel. Pas celui du Blackberry, celui d’Outlook; ce que vous devez écrire est trop long. Effectivement. Il vous faut 2 pages pour étayer votre point de vue sur les conséquences terribles de 18W3-SAP-8765, pour référer à vos derniers résultats (100 % d’augmentation sur l’an dernier), pour vanter l’efficacité de la section XYZ, pour brandir le spectre d’une insatisfaction de la clientèle, de pertes de commandes et de non atteinte des objectifs. Puis, toujours dans les même deux pages (vous écrivez succinctement), vous passez à la défense de votre employée. Si vous avez livré de si bons résultats, c’est en partie à cause d’elle, une mère de famille fière. Digne et exemplaire pour qui cet emploi est essentiel. Bref, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère à pathos. Vous tartinez épais sur 35 lignes.

2006053102.jpgComme votre courriel dépasse 10 lignes, l’assistant principal juge qu’il n’a pas le temps de le lire. Il le retransmet illico à l’adjoint du vice-machin qui, apeuré par la longueur, le re-clique vers en haut, au vice-contrebranleur. Or ce dernier qui a d’autres soucis que de lire votre prose (sûrement importante puisque tous ses subordonnés se la sont retransmise de bas en haut), demande à sa secrétaire de la résumer en 10 lignes (une onzième ne serait pas lue) et de l’envoyer au Contrôleur.

Celle-ci s’exécute illico : « Les conséquences de l’application de 18W3-SAP-8765 dans le service XYZ pourraient être difficiles, incluant une insatisfaction de la clientèle et des pertes de commandes. De plus, ledit service devra se départir d’un occasionnel. XYZ demande donc une révision de la décision. »

Évidemment, la réponse de Sa Précieuse Grandeur, le Contrôleur, ne tarde pas. Pouf, elle est cliquée de boîte en boîte jusqu’au bas de l’échelle : « La croissance est souvent le fait de sacrifices. En ce sens, nous ne saurions tolérer quelque exception à 18W3-SAP-8765. Que XYZ agisse comme tous les autres services ! » Et vlan, la guillotine ! Vous avez perdu ! Votre employée se retrouve au chômage, ses enfants livrés à la prostitution et à la drogue. Votre service lui, il se ramasse dans la mouise et vos 35 lignes dans la filière 13. Par contre, l’efficacité organisationnelle a triomphé, ce qui laisse présager que les actionnaires seront contents !

Comme quoi, en ces temps néo-libéraux, la ligne 11 peut mener directement à la filière 13 ! Il est beau le progrès !


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2 réflexions sur “Il est beau le progrès !

  1. Monsieur Nelson,

    Vous avez oublié le paragraphe où le responsable de la section WXY fait, quant à lui, sauter directives par dessus directives pour son secteur, et ce, même si son secteur est inéfficace et inutile… car il est un partenaire de Gym de Sa Précieuse Grandeur, le Contrôleur…

    C’est pour des raisons comme celle-ci que j’ai quitté le monde de la Grande entreprise depuis plus de 15 ans.

    Vive la PME
    Les décisions s’y prennent autour d’un bon café!

  2. Quel bon commentaire! Bon timing où aujourd’hui la firme CGI mettra à pied un deuxième contingent de 500 personnes à la porte…

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