Des claviers en inuktitut

2006052912.jpg« Un étranger qui parle ma langue m’est plus cher qu’un compatriote qui l’ignore ». C’est ce proverbe kurde qui va me permettre, ce matin, de vous parler d’Éric Poncet, un ingénieur devenu informaticien dont la firme Nunasoft est à l’origine de claviers autochtones bien particuliers. Mais d’abord, il me faut vous rappeler une des lois fondamentales de la jungle : pour que survive une langue, il lui faut être d’utilité constante.


2006052913.jpgCe qui signifie qu’une langue doit être utilisée de façon instinctive non seulement à la maison, mais dans toutes les instances d’une société et qu’elle doit avoir été documentée, structurée et réglementée afin que le plus grand nombre possible d’individus qui s’en réclament puissent la lire et l’écrire. Ces deux conditions étant remplies, elle pourra servir en première ligne (affichage, règlements, culture, divertissement, etc.) et survivra (pour le moins, à défaut de prospérer).

Un bel exemple est le latin. Langue populaire, culturelle et juridique utilisée par les Italiens du temps de l’Empire romain, elle s’est répandue partout, a donné naissance aux langues latines d’aujourd’hui dont l’italien, l’espagnol, le français, le portugais ou le roumain, et continue d’être l’esperanto d’une bonne partie du clergé catholique actuel. Or cette langue magnifique a dû en écraser d’autres pour prospérer et évoluer. De nos jours, plus personne ne parle l’araméen (langue de Jésus) ou la plupart de ces langues qui fleurissaient dans une contrée avant que n’y déferlent les légions romaines. S’il y a des exceptions comme le gallois, le breton ou l’occitan, d’autres sont en grand danger, à moins d’efforts urgents et soutenus. Pensons par exemple, au mohawk ou, pis encore, à l’huron, des langues jadis très importantes, intimement associée à notre histoire.

2006052903.jpgFort heureusement, d’autres langues méconnues des citadins polyglottes que nous sommes, vivent une réalité moins pénible. Si tout n’y va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, des efforts considérables ont été faits pour qu’elles se renforcent et prospèrent. Pensons, par exemple, à l’innu (Innus – Montagnais) ou à l’inuktitut (Inuits – Eskimos), deux langues parfaitement documentées et réglementées (grammaires) par les religieux missionnaires des siècles passés. Si je vous sers ces deux cas, c’est qu’ils illustrent parfaitement bien la difficulté du travail d’Éric Poncet, l’homme de Nunasoft. Dans le premier, on se sert de caractères romains (alphabet semblable au nôtre). Pour dire « bonjour et bienvenue chez nous », on écrira « Kuei ! Kuei ! Minu-takushinuk ! » Autrement dit, n’importe quel traitement de texte dans un ordi conventionnel avec clavier US ou ISO canadien, pourra être utilisé sans problème; ici, pas besoin de la techno de Nunasoft.

2006052914.jpgMais dans le cas des Inuits, c’est une autre histoire. L’inuktitut (celui du Nunavut et celui du Nunavik) utilise des picto-syllables. Pour bien comprendre, scrutez l’image qui suit. Elle provient d’une application développée par M. Poncet qui permet de translittérer les caractères romains en caractères inuktitut. Vous voyez des triangles, des arcs, des cercles, brefs, des caractères non pris en charge par le code ASCII 256. Il faut donc bidouiller.

2006052905.jpgUn des premiers moyens bureautiques mis de l’avant a été de revoir l’utilisation des touches normales d’un clavier ISO standard. Si vous observez le schéma ci-contre, vous verrez qu’il est effectivement possible de générer tous les caractères inuktitut en se servant des touches Alt, Shift et Shift-alt. Sauf que sur le plan ergonomie, ça n’ira pas chercher un prix Nobel. D’où l’idée d’un clavier spécifique aux langues du Grand-Nord, une idée sur laquelle a planché Éric Poncet.

2006052904.jpg2006052907.jpgSa première version a été une copie du syllabaire inuktitut officiel. Vous n’avez qu’à comparer les deux photos encadrant ce paragraphe. Mais, encore ici, l’ergonomie a été un peu laissée pour contre. Voilà pourquoi une version améliorée a été mise au point. Elle se trouve à reprendre le même clavier, mais avec la moitié inférieure placée à droite, comme on peut le voir sur la photo ci-après. Il en résulte un périphérique beaucoup plus simple à manipuler. Il s’ensuit des documents Word, Excel, Outlook, etc. exactement comme ceux qui sont produit à partir d’un clavier français. Allez complètement au bas de cette chronique, je vous ai placé une prise d’écran faite dans Microsoft Word.

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Autre dispositif, la tablette graphique. Avec un stylet, il est possible d’écrire en langue inuit. L’idée est excellente. Les aînés sur qui repose la connaissance traditionnelle, savent comment utiliser un stylet, un outil qui leur est naturel. Les jeunes eux, sont davantage à l’aise avec le clavier. Autrement dit, la tablette favorise une meilleure utilisation du matériel informatique ce faisant, solidifiant le pont intergénérationnel.

2006052910.jpg2006052909.jpgSur les deux photos ci-contre, on voit cette techno à l’œuvre. Remarquez, à droite, l’interface de reconnaissance de l’écriture. En son état actuel, on est peut-être loin des capacités de Windows Vista dans un Tablet PC, mais il y en a un méchant bout de fait !

2006052906.jpg2006052917.jpgFait à souligner, Éric Poncet ne s’est pas intéressé qu’à l’inuktitut du Nunavik et à celui du Nunavut, deux langues semblables mais avec d’importantes variantes. Comme on peut le voir sur la photo, il a terminé les prototypes pour les langues cree, cherokee et pieds-noirs (blackfoot). Partout, il est en discussion avec les instances organisationnelles propres à ces nations.

Payante l’idée ? Pas vraiment. À ce jour, Nunasoft a réussi à rembourser une partie de ses investissements en R&D avec des mises de fonds gouvernementales tant canadienne que québécoise. Éric Poncet est parfaitement conscient qu’il n’arrivera jamais à vendre suffisamment de claviers pour entrer dans ses frais. Il faut plutôt voir ça comme un service essentiel que l’on rend à des communautés autochtones, un service de première importance contribuant à la préservation de la langue. « J’envisage même de la faire fabriquer localement par des autochtones à partir de kits importés. »

Reste que pour faire bouillir la marmite, M. Poncet travaille comme informaticien à Montréal, plus particulièrement dans le domaine artistique. Pour avoir roulé sa bosse ici et là (dont trois ans dans Silicone Valley), il aime bien Montréal, mais préfère de loin les grands espaces peu habités, des espaces où il f
ait bon respirer, mais où, signe des temps, les ordinateurs ont entrepris leur prolifération.

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2 réflexions sur “Des claviers en inuktitut

  1. Merci Nelson pour ce bel article. J’en profite pour remercier chaleureusement pour leur soutien :
    – la SAT (Société des Arts Technologiques)
    – Terres en Vue
    – l’ONF (Office National du Film)
    – les gouvernements du Québec et du Canada.

  2. Très intéressant. Toujours bien de voir des entrepreneurs à l’oeuvre. Surtout ceux poussés par d’autres stimulis que l’$$. Bravo Eric.

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