Une question de nez !

illustration2005121501.jpgAilleurs en ces pages, André Simard nous parle d’un gars qui fait fortune avec une toilette high-tech. Rien d’étonnant, l’informatique a toujours été à la fine pointe des besoins humains. Prenez le Matrix Vibe (vibrateur matriciel), un dispositif USB2 que vend la société néerlandaise Blissbox. Vous branchez son câble à votre bloc-notes et vous enfouissez l’autre bout du machin où bon vous semble. Il s’ensuit une agréable sessi-hi-hi-hi-hi-on de vibration (10 vitesses possibles, gulp !) où, semble-t-il, toutes les félicités peuvent sur-hu-hu-hu-hu-rvenir. Et vive le progrès ! Ça me fait penser à une de mes histoires de fous, une histoire que je ne peux résister de vous raconter ci-après.

Le gros Robidoux

– À votre gauche, Mesdames et Messieurs, le magnifique cottage victorien de Marcel Robidoux, l’inventeur bien connu, une propriété entièrement rénovée l’an dernier au coût de 1,5 millions. M. Robidoux y réside seul en compagnie de ses trois chats.

Je contemple un instant ce joyau du patrimoine westmontain, un petit château tout en vitraux et en pierre où coure une vigne centenaire.

– Pas croyable que le gros Robidoux habite dans ce palace, me dis-je. C’est bien dommage. Il va tout cochonner l’endroit. Et ce ne sera pas la faute de ses chats !

Alors que mes souvenirs me ramènent à l’époque du 4 1/2 tout croche dans le vieux Saint-Germain, un quartier de Rimouski, le car continue sa ballade dans Westmount avec l’ineffable guide officiant pour le plaisir d’une quinzaine de journalistes, la plupart n’en ayant rien à foutre. Pour tout dire, ces excursions au pays des riches était une initiative gouvernementale à l’attention de la presse internationale. L’hypothèse était de présenter aux scribes étrangers et à d’autres fainéants du cru, quelques symboles immobiliers de la réussite québécoise. Étant chroniqueur informatique au Rimouskois, un influant hebdomadaire du Bas-Saint-Laurent, j’avais eu droit à un billet.

Être immonde

Le gros Robidoux ! À nous deux, nous produisions à l’époque plus de la moitié des textes du Rimouskois. Tout un pisse-copie ! Il pouvait vous écrire n’importe quoi sur cinq feuillets en moins de quinze minutes. Un vrai pro ! Des ses gros doigts graisseux et tachés de chocolat, il mitraillait son pauvre clavier comme si sa vie en dépendait, sous les regards neutres de ses chats jaunes, trois inquiétants félins à la litière débordante. Pourtant, contrairement à moi dont la formation est essentiellement journalistique, Robidoux détenait un bac en informatique. L’électronique, la programmation, les bits et les bytes, il en mangeait.

illustration2005121502.jpgLe gros Robidoux ! L’être le plus immonde que je n’avais jamais rencontré ! Sa flatulence était telle, qu’un jour où il m’avait demandé de lui changer une carte périphérique parce qu’il n’en avait pas le temps, j’avais vomi de répulsion en ouvrant son boîtier de PC. C’était comme si tout d’un coup, six mois de pestilence intestinale dont des effluves s’étaient infiltrées à l’intérieur de l’ordinateur venaient d’être libérées. Quel coup ! Il me fallut trois jours pour pouvoir recommencer à manger.

Pour tout dire, ce répugnant personnage pétait et vessait sans arrêt. Étirait-il son enflure de bras pour prendre un CD-ROM ? Il se profanait les tréfonds dans une stéréophonie surprenante. Soulevait-il sa ventripotence pour quitter un instant son poste de travail ? Il émettait un craquement plus sinistre que le tonnerre de Dieu. S’assoyait-il à nouveau devant son PC ? De formidables vents étaient propulsés contre les murs. Se tournait-il pour vérifier son imprimante ? D’humides borborygmes sifflaient dans son pantalon. Se faisait-il craquer les jointures ? Une pétarade sirupeuse en enterrait le bruit. Composait-il un numéro de téléphone ? D’horribles gargouillis me parvenaient aux oreilles.

Imaginez les senteurs, sans oublier celle de la litière des chats ! L’horreur ! Surtout que le gros Robidoux ne se lavait pour ainsi dire jamais. Mais étant donné qu’il fumait constamment des petits cigares hollandais, on ne s’en rendait pas trop compte. Pour tout dire, cet être scabreux était une usine à senteurs, aucune n’étant agréable. Vous comprendrez qu’étant son coloc, je lui avais interdit de mélanger son linge sale au mien, surtout ses caleçons. De plus, en tout temps, j’avais des bâtonnets d’encens qui brûlaient partout dans l’appartement, du moins dans la section que je fréquentais. Et quand j’allais au cabinet d’aisance, un endroit particulièrement sordide, je plaçais des retailles de papier journal sur le siège.

Quel ne fut mon étonnement

Après plus de huit mois de cohabitation, j’en eu assez et je quittai pour toujours l’air putride du logement. C’est à peine si Robidoux s’en rendit compte. Car du jour au lendemain, il étendit saleté et relents partout dans le 4 1/2 et se fit de plus en plus rare. Même à son bar habituel, même au Rimouskois, il se fit tranquillement oublier.

illustration2005121503.jpgTant et si bien que craignant pour sa santé, j’allai un jour lui rendre visite. Quel ne fut mon étonnement, en entrant, d’être pris à la gorge par une très forte senteur de lilas. Robidoux trônait devant un ordinateur aux entrailles ouvertes. Partout, sur les fauteuils, la table du salon, celle de la cuisine, le plancher, partout dis-je, il y avait des composantes d’ordinateurs, des outils, des vis, des feuilles pleines de calculs, des boîtes vides, des restants de pizza, du manger à chat de répandu. On se serait cru dans un dépotoir. Ignorant un pet sournois, il me fit signe d’approcher.

– Prépare-toi à écrire le papier de ta vie, me fit-il.
– C’est quoi tout ce bordel ?
– T’as devant toi, le prototype d’un périphérique unique au monde.

Il me toisa du coin de l’œil comme pour bien mesurer son effet.

– De quoi tu parles ?
– Jusqu’ici il y avait les cartes audio et les cartes vidéo ?
– Oui.
– Ben voilà la carte odoro !
– La quoi ?
– La carte odoro. Une carte capable de reproduire les senteurs et de les émettre autour du PC.
– Tes malade, lui dis-je. Change de coke, man !

Carte odoro

Sans me répondre, il fit apparaître un tableau de bord dans Windows et me montra une fenêtre où des dizaines de fragrances étaient offertes en défilement.

– Choisis-en une,

J’optai pour Maple Bacon et Robidoux la sélectionna. Quelques secondes plus tard, la riche odeur caractéristique au bon bacon de ma grand-mère m’arrivait au nez. Stupéfait, je repoussai l’obèse du bras – ce qui le fit chuinter du sphincter – et cliquai sur Wild Rose. Une senteur de rose sauvage envahit instantanément la pièce malgré le cigare mal écrasé dans le cendrier. En choisissant Taxi Evergreen, la senteur caractéristique aux petits sapins en carton qu’on trouve dans les taxi me parvint aux narines. Et ainsi de suite.

– Tab… ! m’exclamai-je. Où c’est que t’as trouvé ça ?

Robidoux me fixa d’un air très sérieux et, sans péter, répondit :

– C’est moi qui l’ai inventé. J’en ai déposé le brevet la semaine dernière.
– T’as INVENTÉ ça ?
– J’te jure !

Abasourdi, je lui demandai de m’en expliquer le principe. Ce qu’il fit avec cet immense talent de vulgarisateur technologique que tous, nous lui connaissions. Il me raconta qu’après mon départ du 4 1/2, il avait longuement médité sur son problème d’émission de senteurs, une infirmité qui l’empêchait de se garder des colocs, voire des amis. Sauf qu’au lieu d’entreprendre des démarches pour enrayer le problème, il avait décidé d’en tirer profit.

illustration2005121504.jpgAinsi, de fil en aiguille, il en arriva à l’idée d’une génératrice numérique de senteurs, une technologie apparentée, quant à sa logique, à celle des cartes audio permettant la génération de sons de synthèse (AWE). Sur une carte d’interface d’architecture PCI, il avait branché huit petites bouteilles où on retrouvait les huit essences de base à toute senteur. Ainsi, en cliquant sur Florida Orange, le logiciel expliquait à la carte qu’il lui fallait mixer tel pourcentage de la bouteille numéro 2, avec tel autre de la bouteille 4, avec tel autre de la bouteille 5 et ainsi de suite. Le tout était acheminé devant un très petit ventilateur qui en répandait immédiatement la synthèse.

– C’est le même principe que quand tu vas à la quincaillerie te faire préparer un pot de peinture de couleur verte no 34567. Sauf qu’ici, on a une carte d’interface qui, en raison des bouteilles, prend l’équivalent de deux espaces sur le bus PCI.

Robidoux multimillionnaire

Qui l’eut cru ! Le gros Robidoux venait de me les scier pas à moitié ! La carte odoro ! Le pire, c’est que ça fonctionnait, je l’avais vu.

– J’ai même prévu un site Web où il sera possible de télécharger des définitions de senteur. Il y aura même une section où les gens pourront publier leurs recettes.

Le reste est de l’histoire. Robidoux débarqua à Montréal, prit rendez-vous au Fond de Solidarité de la FTQ, péta jusqu’au bureau du président, fit une démonstration convaincante, empocha trois millions en capital de risque et poussa son prototype au niveau de raffinement de senteurs qu’on lui connaît aujourd’hui. Il ne fallut que six mois avant que Creative, le fabricant de la fameuse carte SoundBlaster, ne l’achète. Le montant de la transaction est demeuré secret, mais la rumeur veut qu’il ait dépassé les 100 millions US.

Depuis, le gros Robidoux, ce pétomane grotesque, ce fumeur impénitent, ce bâfreur de pizza froides, est multimillionnaire, mort de rire, résidant de Westmount et membre à vie du parti Libéral fédéral. Quant à moi, j’ai beau être propre de ma personne, non fumeur et végétarien, j’habite toujours un 4 1/2 à Rimouski, pisse de la copie pour le Rimouskois et continue à en arracher pour joindre les deux bouts. Tout cela à cause d’une petite carte périphérique qui se branche dans un ordinateur !

Comme quoi, l’informatique n’est qu’une question de nez et, on ne le répétera jamais assez, de vent !


Maintenant que mon récit est terminé, il me faut quand même être honnête. Il me faut vous ajouter que, peu après, le gros Robidoux a tout perdu. Pourquoi ? Je vous laisse le soin de trouver la raison :

  • a) il s’est mis à faire de la coke;
  • b) il est devenu un habitué du Casino de Montréal;
  • c) une aventurière peu dédaigneuse l’a complètement plumé;
  • d) les acheteurs de cartes odoro se sont vite aperçus qu’on ne pouvait changer de senteur comme on pouvait changer de couleur ou de son; les odeurs étant physiquement présentes dans la pièce où vous êtes avec votre ordi, vous ne pouvez passer instantanément d’une scène de viande grillé (lance flamme et cadavres roussis) à une scène de bord de la mer qui sent l’eau salée et le vent chaud.

Si vous avez choisi la réponse d), vous gagnez et je rends hommage à l’étendue de vos connaissances technos. Bravo !


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Une réflexion sur “Une question de nez !

  1. A ce que je vois M. Dumais, vous ressortez ne nouvelles histoires, personellement, je trouve cette version-ci (aussi celle de 1999) plus divertissante que la version de 2002.

    Vous faites néanmoins un excellent travail partout où vous passez

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