L’homme est toujours égal à lui-même, qu’il tonde ou qu’il clique

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Vous connaissez la banlieue profonde ? Vous savez ces contrées limitrophes aux bretelles d’autoroutes, ces espaces outre-ponts où la qualité de vie est si fabuleuse, ces arpents bucoliques où l’on apprivoise son «quatre cinq zéro» comme d’autres leur calvitie, ces parcs inimaginables de 2e voitures rendues nécessaires par la présence dans le bungalow d’un ado full calotte, ces vastes espaces de verdure qu’il faut tondre, brouter, entretenir, couper, peler, arroser, aménager, paysager, émonder, engraisser, niveler, épurer, nettoyer et débarrasser des cadeaux de Médard, le gros clébard content rattaché à la maison.

Je ne vous parle pas de la proche banlieue où les terrains sont à peine plus grands que les nôtres en ville, bien qu’il faille les tondre et leur consacrer des samedis matins de queue chez Réno-l’Entrepôt. Non, je vous parle de celle où les fins de semaine, le concert des tondeuses geint à l’unisson telle une symphonie commanditée par Canadian Tire.

Puisque les surfaces à tondre y sont parfois aussi vastes que celle du Parc Jarry, les banlieusards doivent s’acheter des tondeuses automotrices, de vrais tracteurs avec 5 vitesses d’avant, freins, volant, siège rembourré, lames de tonte sachant transformer la pelouse happée en engrais, une antenne cellulaire («allô mon amour, je suis sur la partie nord du terrain, regarde par la fenêtre de la cuisine, je vais te faire des bye-bye ! »), etc.

Ce sont des machines très puissantes qui coûtent entre 2 500$ et 5 500$. Évidemment, il y a le fait que personne ne veut être vu par le voisin assis sur un vieux tracteur qui vous projette le corps en arrière à chaque changement de vitesse. Il faut se procurer un modèle conforme à son standing. Sinon, aussi bien rester locataire en ville. Reste que la plupart des banlieusards n’ont pas de tracteur. Ils n’en ont qu’en rêve. Pour eux, la tondeuse sera, au mieux, à traction. Pas besoin de pousser, il suffit de savoir la guider en faisant gaffe à ses bouts de sandales.

Pour en venir à mon propos, je vous affirme qu’il en est tout autrement avec le monde des ordinateurs; on y est encore plus cons. Pour l’être autant, les banlieusards devraient tous aller s’acheter une tondeuse automotrice avec parasol et phares directionnels à l’iode.

Vous trouvez que je charrie ? Allez rendre visite au Dumoulin, Bureau en Gros ou Futur Shop le plus près de chez vous. Vous y rencontrerez du monde magasinant des Pentium 4 de 3 GHz ou des Athlon 64 3700+, des PC grand public équipés de 1 Go de RAM, de disques rigides de 250 Go, de cartes vidéo de 256 Mo, de systèmes audio avec subwoofers, de moniteurs LCD et j’en passe.

Demandez à n’importe quel ingénieur, programmeur lourd ou dessinateur de CAD-CAM. Ces gens vous diront que de tels PC sont inutilement puissants, qu’ils sauraient se contenter de beaucoup moins sans qu’ils n’aient à en souffrir professionnellement. Sauf qu’ils oublient de prendre en compte la bêtise humaine et la rapacité corpo.

Vous vous souvenez sûrement des premiers temps de votre gros Athlon T-Bird de 1,2 GHz. Vous étiez tellement impressionné par sa vitesse que vous en parliez à tout le monde, même à votre cousin de banlieue s’y connaissant davantage en tondeuse extrême qu’en ordinateur choc. Or voilà que vous vous mettez au volant d’un P4 de 3 GHz et que vous capotez. Votre Athlon est devenu une merde poussive dont vous devez impérativement vous débarrasser.

Dès lors, vous vous retrouvez en mode P4-3, un syndrome ou tout ce qui est moins vite est jugé intolérable. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que vous tombiez en mode P4-4, P4-5, etc. Le cerveau humain a cette capacité de s’ajuster instantanément à tout nouveau standard de vitesse.

Par exemple, je vous écris cette chronique avec un iBook d’Apple, un bloc-notes d’un rapport qualité-prix très honnête. Autant j’ai été impressionné par son fini et ses fonctions, autant j’ai été déçu par sa vitesse sous le MacOS 10.4 en utilisant Mac:office X. Non mais vous me voyez déconner ? Je suis en train de vous écrire avec un ordi que j’aime bien, mais que je trouve trop lent; il convient, mais il ne convient pas. Même s’il me permet d’abattre ma besogne 100 fois plus vite que dans les années 80, 10 fois plus vite que dans les années 90, me voici prêt à le modifier, à espérer un système d’exploitation plus vite, un processeur plus puissant. C’est ça le syndrome P4-3. Vivement ma cyber tondeuse automotrice pour ne pas faire rire de moi par mon voisin de balcon !

Les fabricants ont bien compris notre connerie et ont établi des planifications marketing en conséquence. Comment puis-je tolérer que mon voisin, un tit-mo’nonc qui s’achète son premier PC, se ramasse avec un engin dix fois plus fort que le mien, moi qui connaît tout en informatique et dont le PC date déjà d’un an ? Je n’ai d’autre choix que de me mettre à jour !

Tout cela pour vous dire que l’homme est toujours égal à lui-même, qu’il tonde ou qu’il clique.

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